Vous aimez les melons ?


Hier, un vieux Toulonnais nous aborde sur le Cours Lafayette, en plein marché. Le pauvre, il est complètement dépaysé à son âge avec tous ces melons. Lui, se plaît-il à dire, il est un melon charentais, d'origine. Vous saisissez ce langage codé, mon lecteur ? Cette façon de parler entre ses dents pour établir une complicité et se prémunir contre la diversité. Je suis le premier à dire avec Simone Weil que posséder des racines et les partager est un droit humain, une nourriture même plus que légitime, vitale. Je comprends ce vieil homme.

Pourtant, vivre en paix avec ses voisins, quels qu'ils soient, n'est-il pas un besoin tout aussi absolu ? C'est toute la question des nationalités qui se pose en Europe depuis la Révolution française. Vive la nation ! Nous voulons nous gouverner nous-mêmes et nous affranchir des tutelles monarchiques et impériales. C'est vrai de l'empire austro-hongrois, c'est vrai de l'empire turc, c'est vrai de l'empire russe, ces prisons des peuples. L'émancipation des nationalités, religieuses pour une large part, c'est toute l'histoire moderne avant 14, pour le meilleur et pour le pire. C'est la cause de la Première guerre mondiale, ça n'a cessé d'enflammer les Balkans, aujourd'hui le Liban, la Syrie, tout le Moyen-Orient : crispations, haines, boucs émissaires, massacres, viols, vengeances, le feu qu'on croit éteint et qui se rallume.

N'est-il donc pas possible d'avoir une identité, une appartenance, qu'elle soit familiale, religieuse, professionnelle ou ce que vous voudrez sans devenir raciste et xénophobe ? Après tout, c'est la laïcité, et, avant elle, la parabole du bon Samaritain donné en exemple par Jésus parce qu'il avait ramassé un pauvre blessé sur le bord de la route bien qu'il ne fût pas de sa religion. C'est possible puisque les Sikhs le font : ils fondent leur différence en apportant du secours aux autres communautés. C'est à ça qu'on les reconnaît en plus de leur turban. C'était le sens que les Républicains donnaient au mot nation en 1792 : une émancipation qui tend une main fraternelle aux voisins opprimés au lieu de les prendre pour des punching balls.

Je souscris en ce sens au mot de René Girard parlant de la "nullité des conflits humains". Et Pan ! et Pan ! On croit se différencier de l'autre en opposant des coups aux coups, des invectives aux invectives, des raisons aux raisons : en réalité, on lui ressemble de plus en plus, on devient des doubles, des jumeaux !



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