Un Vosgien qui s'ignore


Je vous parle tout le temps de Marseille, mais vous avez dû sentir que mon goût de l'ordre était plutôt germanique. Oui, je l'avoue, mes racines lointaines sont vosgiennes. D'ailleurs, les Vosges sont à la mode aujourd'hui avec les romans de Virginie Despentes et de Nicolas Mathieu. Je vous ai promis dans mon dernier billet une bonne page des Lettres d'un jeune homme (7 euros sur Amazon). C'est un peu comme quand Gérard de Nerval retourne dans le village de son enfance dans le Valois. Ici, le jeune homme de 25 ans, juste agrégé de français-latin-grec, retourne à Gruey-lès-Surance, un village français tel qu'il pouvait encore en exister à la fin de la guerre, pas pour longtemps, avec son tas de fumier et son tas de bois devant chaque maison, et l'eau au puits. C'est donc un dernier coup d'œil dans le rétroviseur que voici, sans commentaire :


Retourné dans le village de mon enfance, retrouvé des visages connus, à peine changés, l’église, la maison de ma grand-mère, les façades bien connues, le cimetière, le paysage. Senti à quel point j’étais devenu autre tout en restant fidèle à la vieille tradition, la messe, le café du village, le jardin de mes vacances, les chemins, les fermes, où je faisais visite. Reçu comme une sorte de grand homme qui serait encore petit enfant. Cette vieille femme si vivante, si bonne, si amusante, qui est ma grand-mère, la vie paysanne, l’horloge, les armoires, les photographies toujours à la même place, mais l’écurie, la grange et le grenier sont vides. Émotion à retrouver ce terroir, ces arbres, ces coutumes, un langage patoisant, d’oïl, si familier, mon enfance, mes tombes, tout un patriotisme instinctif, ces vieilles gens qui me rappellent l’enfant que j’ai été, dont souvent j’oublie l’existence, mais qui n’oublient pas la mienne. Les longs repas de famille, la vieille horloge qu’entend un enfant dépaysé qui dort mal.

Grande fête pour mon retour toujours promis, toujours différé. J’ai goûté aux fortes nourritures, aux liqueurs mirabelles, kirch du cru. Cela m’introduisait à une vision lyrique et me donnait mal à la tête. Je songeais au Moyen Âge, à la France. Je me disais que la paysannerie est aristocratique, opposée au prolétariat. Bonhomie et rudesse. Solidité et simplicité comme un arbre. Rien de vulgaire. Expressions pittoresques et narquoises des vieilles gens, dictons et formules comme chez Homère. Ce n’est pas rabelaisien, c’est homérique : querelles de clans, de préséances, susceptibilités féroces, haines acharnées, railleries, beuveries très dignes, funérailles, travaux, souvenir des guerres, des captivités, des représailles, des partis opposés. On est jaloux, on célèbre grandement les fêtes de famille, on méprise les villages voisins et toutes les villes. Un village qui aurait suivi les frères Bayard ou Monsieur de Charrette. Au moment de monter en voiture, il faut boire un verre chez l’un ou chez l’autre, qu’on appelle par des sobriquets, les Chacailles, les Chotins, les Dragons, les Lanciers, on offre des condoléances ou des félicitations, on a presque l’impression de faire une tournée électorale et c’est tout juste s’il ne faut pas faire un discours. Le style français est là sans mélange. Je sens là-bas tout l’apport extérieur de ma culture gréco-latine. Personne n’entend là-bas les langues étrangères et, sauf le curé, qui connaît le nom de la philosophie ? Je plaindrais un garçon qui entamerait la vie après avoir fait mes études s’il n’avait au fond de sa mémoire le lest de ces choses-là.

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