Un jumeau indien d'Œdipe



Je viens de faire une découverte incroyable, mon lecteur curieux (avec la diérèse, s'il vous plaît = curi/eux). C'est en relisant de vieilles notes sur le Mahabharata, cette Iliade de l'Inde. Il y un héros mi-Achille, mi-Œdipe. Il ressemble un peu à Achille qui trahit presque les siens en refusant d'aller au combat. Karna appartient au clan des Pandavas mais il va combattre du côté des Kauravas. Pourquoi ? Parce qu'il est un bâtard comme Œdipe et qu'il a été abandonné. Il est humilié par son demi-frère qui refuse de rivaliser avec lui dans un tournoi à l'arc malgré ses exploits. Rendez-vous compte : Karna est capable avec son arc de transpercer un oiseau en plein vol en le visant à partir de son reflet dans un bassin ! Il a aussi été rebuté par la belle Draupati qui le traite de fils de cocher ! Son amour-propre est tellement vexé qu'il passe à l'ennemi. Air connu. Rien que de très classique là dedans. N'avons-nous pas tous un frère mieux favorisé par nos parents, qui nous marche sur les pieds et qui mériterait d'être remis à sa place ? Non mais, il se prend pour qui, celui-là ?

La différence avec la pièce de Sophocle, c'est que la dimension psychologique de l'histoire est développée très explicitement. Il y a une scène pathétique où Karna reproche à sa mère de l’avoir abandonné et lui dit toute sa souffrance. Celle-ci lui demande pardon, prouvant que l’humanité n’a pas attendu les temps modernes pour connaître l’importance de l’amour maternel dans le développement affectif. C'était mille ans avant Jésus-Christ, au moins. « Jamais elle ne m’a donné la tendresse, la chaleur d’une mère », se plaint ce jumeau d’Œdipe en proie à la réminiscence de ses frustrations infantiles. Le terrible Karna ne rêve que de tendresse : « À l’intérieur de son cœur, il sentait une immense faiblesse, le désir de ne plus lâcher cette main qui serrait la sienne, de suivre cette femme vers sa famille, vers la paix, vers un bonheur possible, proche ». Aucun désir incestueux, là-dedans.

Karma est pourtant la proie d'hallucinations morbides, il voit une pluie de chair et de sang, des créatures n’ayant qu’un œil ou qu’une jambe, une vache accouchant d’un âne, un boiteux qui n'arrête pas de rire, un fils apprenant la volupté entre les jambes de leur mère. Tiens, tiens... un boiteux incestueux. Freud aurait-il vu juste ?

Oui, sauf que c'est tout le contraire. Ce que réclame l'Œdipe indien, c'est la tendresse d'une mère, la tendresse d'une mère et la tendresse d'une mère. Et s'il fait des cauchemars de viol et d'inceste, c'est en raison de son désordre affectif. Le fantasme d'inceste n'est donc pas causant mais causé, il n'est pas explicatif de quoi que ce soit, mais résultat d'une blessure fort banale que ce Freud de malheur n'a pas discernée avec ses gros sabots tournés à l'envers : Karma avait une mère froide, ou pas de mère du tout... C'est tout ? Oui, c'est tout.





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