Trier ses photos



J’ai entrepris de trier mes photos, écrasé par la masse. Des photos papier, diapos, numériques, des milliers et des milliers… Vous avez sûrement ça aussi dans vos cartons et vos ordis, mon cher lecteur. Que faire ? Le plus simple est de ne rien faire et de laisser le temps passer, mais quelle absurdité ! Avoir pris la peine de fixer le passé, avoir dépensé son affectivité, son temps, son argent et son espace pour finalement tout laisser filer. Faudrait quand même savoir ce qu’on veut et ne pas laisser ses héritiers se débrouiller avec ces kilos d’archives à moitié mortes.

Alors, je trie depuis 3 jours, je sélectionne et mon plus grand plaisir est de jeter. Plus de 50 % va à la benne, direct. Je garde le best of et, c’est pas pour me vanter, mais, comme je suis une personne de goût, tout le monde le sait, et comme j’y avais mis beaucoup de soin, ça fait que, franchement, je suis fier de disposer d’une superbe collection à regarder en famille ou avec des amis… Parlons plutôt du déchet : il est énorme ! Ne parlons même pas des photos ratées, prises à contre-jour, mal cadrées, avec, en premier plan, le pot d’échappement de la voiture ou l’herbe pelée de la cour, où les enfants grimacent, sur lesquelles traînent les objets affligeants dont le commerce envahit nos existences… Il y a aussi les doublés, les triplés, les quadruplés. Pas de pitié, on élimine. Hop là ! Ne parlons que des photos passables. Quand il en reste des centaines de centaines, c’est comme si on n’avait rien car on se s’y retrouve plus et on n’aura jamais la patience de tout écluser. L’ennui prendra vite le dessus. Ah, ces séances de diapos mortelles que nous avons tous subies ! Or il ne faut pas s’infliger à soi-même ce qu’on ne voudrait pas faire subir à ses pires ennemis. Quel narcissisme, quelle complaisance à vouloir tout fixer ! Le pire, c’est les enfants, attention, sujet sensible. Si des mamans lisaient cela…. Une fois qu’on a bien mis en valeur quelques images touchantes de grâce, de fraîcheur, de tendresse et d’humour, quelle vanité il y a à s’émerveiller de chaque bulle produite par ces chers petits. Le principe du tri, c’est que, chaque fois qu’on s’allège du médiocre et du redondant, on fait valoir le meilleur au lieu de le noyer.

Ça demande une sérieuse réflexion sur le Temps. S'il est légitime de conserver quelques buttes-témoins, ce qui est passé est dépassé. J'ai parfois souffert d'éjecter des choses qui, longtemps, m'avaient paru intéressantes. On me dira peut-être qu’il est assez mensonger d’embellir sa vie en ne gardant que le meilleur. De fait, les seules autobiographies qui vaillent sont celles dont l’auteur avoue ses misères, comme Montaigne ou comme Rousseau. Faut-il trier ses photos comme Chateaubriand qui ne juge dignes de la postérité que ses meilleurs profils ? Je ne sais pas bien l’expliquer mais je crois que oui. Ou alors, il faudrait photographier tout ce qu’il y de plus minable sous prétexte de vérité et choisir la moins bonne place au cinéma et à la plage. Oui, les photos de famille seront un exercice du bonheur. De mémoire aussi car il est clair que notre conscience du passé a été révolutionnée depuis que nous avons des images de notre enfance et de nos ancêtres. Ça compense un tout petit peu la déperdition produite par la modernité dont la définition est l’abolition du passé.

Quelquefois, aux puces, je rêve sur des albums de familles décomposées ou sur des photos en vrac de visages dont le nom-même est perdu. Pour un euro, à Carpentras, j’ai acheté le visage de cette petite fille grave qui devait vivre à Nîmes il y a cent ans d’après l’adresse du photographe. Comment t’appelais-tu, petite Adèle, petite Albertine, petite Augustine ?

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