Tout est dans la finition



Non, mon cher lecteur, je ne veux pas parler des massages thaïlandais, mais de notre chantier de salle de bain. Le pauvre Momo a travaillé deux mois et nous, on a avalé de la poussière pendant deux mois. Il a maudit 100 fois les marbres anciens qu’on avait achetés sur le Bon coin, du Carrare en 40 x 40, mais en presque 2 cm d’épaisseur, d’où la difficulté des coupes. Il a tout recouvert, sol et murs, plan lavabo et tous les recoins. Hier, il a fait les joints et moi, j’ai essuyé le surplus avec des chiffons. Un film blanc recouvrait tous les carreaux mais il fallait surtout éliminer les parties de ciment-colle durci qui faisaient de la résistance, tapies derrière le dénivelé, quand il y a un demi millimètres d’écart entre la surface de deux dalles. Là, il faut finir à la spatule, que les maçons appellent un couteau, en prenant à revers l'hypocrite ciment. Frotter, frotter chaque joint dans un sens et dans l’autre, dans un sens et dans l’autre, pendant toute la matinée. Poussière, poussière, toutes portes fermées pour éviter les courants d’air, chaleur, transpiration, poumons, biceps, et dos endolori. Du vrai travail manuel, avec un minimum d’implication mentale comme les travailleurs forcés qui ont construit les routes, voies de chemin de fer, ponts, etc. dans nos colonies du Tonkin ou d’Afrique noire (voir le doc sur la 3).

Que serions-nous sans ces esclaves auxquels on ne pense jamais ? Croyez-vous que les belles dames qui s’enferment une heure à la salle de bain pour en ressortir parées comme des oiseaux de paradis aient une seule pensée pour les hommes qui ont tant peiné pour elles. Parfois, on se demande si on préfèrerait être privé de la vue ou de l’ouïe. Elles, je les soumettrais à la question : préfèreriez-vous être privées de votre électricien ou de votre plombier ?

Pendant que vous réfléchissez aux implications de ce dilemme, moi, je gratte et je gratte encore, agenouillé, le derrière en l’air. Je semble ne guère bouger, mais vous savez que certaines gymnastiques immobiles, comme visser les bras au plafond ou réparer une prise de courant à 20 cm du sol, peut être aussi épuisant que piocher du charbon dans Germinal. J’arrive sous la cuvette des toilettes, comme on dit, avec, sur le côté, le tuyau d’arrivée d’eau du radiateur. Là, j’attends mon artisan au tournant. Ce sont dans ces recoins que les coupes du marbre sont les plus difficiles, et, en plus, ça se voit pas trop. Alors, on a tendance à bâcler un peu le travail et à boucher les vides avec du ciment. Mais moi, je vois tout et je peux vous dire que Momo est un artisan sérieux.

Je pense aussi au mari de Solal dans Belle du Seigneur, je ne sais plus comment il s’appelle, qui vient d’être plaqué par sa femme qu’il adore. C’est comme si le ciel lui tombait sur la tête, mais, constate-t-il, le mécanisme de la chasse d’eau, qu’il a justement réparé il y a peu, fonctionne parfaitement. Seulement, est-ce un but suffisant dans la vie… ?

Quant à moi, je gratte toujours en me disant que si j’ai tout bien gratté, jusque dans le recoin le plus reculé, personne ne m’en saura gré et je resterai complètement anonyme. Mais si, par malheur, je néglige une trace de ciment entre deux dalles, ces demoiselles voudront savoir qui je suis. Qui c’est qui a fait ce travail de cochon ? Elle est amère, la condition de l’artisan qui n’a d’alternative que le pilori ou le non-être… Suis-je paranoïaque ? Non, quand je dis je, c'est juste que je prends la défense des ilotes.

Maintenant, qui c’est qui est volontaire pour me faire des petits massages lombaires ?

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