Sunt lacrimae rerum.



Ce n'est pas un cantique catholique médiéval qui commence par ces mots mystérieux mais un vers de Virgile.

La Ciotat, où Michèle a eu la bonne idée de nous faire passer 3 jours, pour moi, c'est moins les frères Lumière et les chantiers navals que Caroline à la plage : les bains de mer, les cafés, les petits restau, la dolce vita, quoi. Pour toute lecture, j'ai pris l'Énéide dont je relis les vers musicaux et mélancoliques sur une terrasse face à la mer. Le roi n’est pas mon cousin. Quel plaisir articulatoire ! Gabriel Matzneff exagérait en disant que, sans le latin, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Disons qu’elle aurait moins de saveur.

Je tombe sur cet hémistiche, Sunt lacrimae rerum (vers 462). Mot à mot, ça veut dire : sunt, il y a, lacrimae, des larmes, rerum, des choses. Il y a des larmes des choses. Les choses ont des larmes... Ça n'a guère de sens... Rescapé d'une terrible tempête, Énée a pris pied sur la plage de Carthage et visite le temple de Junon, celle-là même qui a provoqué la tempête. La déesse déteste Énée et tous les Troyens, et elle a la cruauté, la perverse, de faire représenter la ruine de Troie sur les parois de son temple. Évidemment, Énée est bouleversé. Et on lit ces trois mots : Sunt lacrimae rerum. Pour bien faire, il faudrait traduire la concision latine par : iI y a des événements qui méritent d'être conservés dans la mémoire des hommes pour provoquer leur émotion.

Heureusement, Énée rencontre une jeune fille nuda genu nodoque sinus collecta fluentis, la jambe nue jusqu'au genou et les plis ondoyant de sa robe relevés par un nœud. Sa démarche révèle tout de suite qui elle est, une déesse encore : et vera incessu patuit dea. Il y a juste le t de patuit qui accroche un peu avec le d de dea, je trouve. Cette déesse n'est autre que Vénus, la propre mère d'Énée, qui console le héros, lui promet qu'il trouvera un jour le port et, pour l'heure, dirige ses pas vers Didon à la beauté rayonnante.

Énée admire la ville de Carthage en pleine construction sous la royauté de Didon. Les ouvriers s'activent comme une ruche et Énée se prend à songer : Fortunati quorum iam moenia surgunt ! Heureux ceux qui déjà voient s'élever leurs murailles ! Tout un programme, ce iam, ce mot si petit, qui rappelle à lui seul que Didon est une rescapée comme Énée mais qu'elle a bientôt fini la reconstruction de sa ville alors qu'Énée est loin d'avoir commencé la sienne. Ses larmes seront-elles essuyées ?

Voilà une épopée qui commence bien : amor ou Roma ?

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