Que sont les cafés français devenus ?


Ce n'est pas une question, c'est une plainte. Je ne sais pas vous, mon lecteur bien sociable, mais moi, ce qui me prive le plus avec ce P... de Covid, c'est la fermeture des cafés, et quand j'ai marqué café français, j'ai fait un pléonasme. On se croirait revenu au lendemain du 13 novembre 2015, ma parole !

Diderot décrit dans Le Neveu de Rameau les cafés du Palais Royal où on jouait aux échecs et Pierre Leroux, dans Le Carrosse de M. Aguado, a situé dans une taverne parisienne, en 1846, la discussion d'ouvriers où il est dit que ce sont les pauvres qui payent les riches. Débarquant à Paris, Marx n'en revenait pas et écrivit dans ses Manuscrits de 44 : « Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, pour fumer, boire, manger, ce sont des prétextes à réunion, des moyens d’union. La fraternité humaine est pour eux une vérité et la noblesse de l’humanité brille dans ces figures endurcies par le travail. » Et il écrit à Feuerbach le 11 août : « Il faudrait que vous ayez assisté à une de ces réunions des ouvriers français pour pouvoir croire à la fraîcheur juvénile, à la noblesse qui se manifestent chez ces ouvriers éreintés. Le prolétaire anglais fait aussi des progrès gigantesques mais il lui manque le caractère cultivé des Français. » Des réfugiés de l'Europe entière se réunissaient à Paris sous la Monarchie de Juillet et parlaient de tout malgré les mouchards.

À cette époque, Marx n'était pas encore marxiste et faisait l'éloge du socialisme français démocratique et libéral qu'il avait rencontré dans les cafés parisiens, notamment lors d'un repas mémorable avec Pierre Leroux et Louis Blanc. C'est là, à ses yeux, que battait le cœur de la révolution européenne. Français ne voulait pas dire né en France mais signifiait cosmopolite et renvoyait aux Droits de l’Homme enviés de toute l’opinion progressiste européenne. Bakounine en 1842, se disait Franzose à Berlin, Biélinski, le Père de l’intelligentsia russe, signait Ein Franzose à Saint-Pétersbourg sous l’orthodoxie tzariste et Walt Whitman, à New York, appellera la France ma femme « parce que c’est la terre de la liberté. »

Il y a une deuxième chose, c'est que les cafés français étaient mixtes. Dans un petit livre bien frappant, La Religion des faibles, Jean Birnbaum rappelle à la suite de Balzac, de Hugo, de Zola, de Flora Tristan que les femmes s'y mêlaient librement aux hommes. 150 cafés étaient tenus par des femmes à Belleville. George Steiner, rappelle encore Birnbaum, a fait des cafés le symbole de l'Europe au XIX° siècle, mais la mixité est d'abord française. David Hume voyait la France comme "le pays des femmes". Cela remonte au moins au XVII° siècle où la mixité était la règle à table comme au spectacle, en tout bien tout honneur s'entend. Dans les pays nordiques, explique Germaine de Staël, on avait le sang trop froid : les hommes restaient à part, discutant chevaux et politique, les femmes de l'autre coté, parlant ménage et chiffons. Dans le sud, même disposition séparée pour la raison inverse : on avait le sang trop chaud et on était trop jaloux. Ça aurait pu dégénérer à tout moment... Tandis qu'en France, pays tempéré, on était juste bien, comme dit le petit ours. Il n'y a qu'en France qu'on peut vivre, à la vérité, c'est-à-dire jouir de la sociabilité légère des cafés, discuter de tout, même de religion et de politique, avec des femmes aimables aux bras dénudés sans risquer de se faire coffrer par deux hommes en lunettes noires et gabardine au col relevé qui vous disent Suivez-moi ! Pourvu que ça revienne vite !

Foin du Covid et de sa race !


Photo : le bar de l'étang à Cucuron.

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