Qu'est-ce qu'un génie ?



Bergson affirme qu'il existe non pas une différence de degré mais une différence de nature entre le talent et le génie. Rapportée sans cesse par Péguy, cette affirmation, m'a d'abord offusqué.

Même s'il est entendu qu'il y a en a de plus doués que d'autres, les hommes ne sont-ils pas tous pareils ? Alors, qu'est-ce que c'est que cette différence de nature entre une minorité de génies et la masse des autres ? Ça choque notre tempérament démocratique. Ce n'est pas pour rien que le mot même de génie a disparu de notre vocabulaire. Même les grands hommes sont tombés en disgrâce et, depuis la guerre, on a perdu l'habitude de leur élever des statues à tous les coins de rues. Les romantiques avaient tellement abusé de la Muse qui, soit disant, leur soufflait à l'oreille, juste au moment où la Révolution venait de proclamer l'égalité !

Alors comment entendre le mot de Bergson ? Déjà, si on suit Péguy, le génie, c'est la voix du peuple, pas celle des bourgeois pleins de graisse. Dès lors, l'objection d'élitisme, de prétention à la supériorité tombe complètement et même se retourne. Le peuple est plus ou moins analphabète mais premièrement, il a (avait) ses traditions, ses croyances, ses religions, ses us, ses gestes, ses savoirs, son vocabulaire, etc., etc., qui ne sont pas ceux des savants, des professeurs, des scribes, des intellos. Du coup, les génies occupent une position rarissime et paradoxale. Il est évident qu'ils maîtrisent à fond leurs moyens d'expression, ce sont de parfaits grammairiens, polyglottes, ayant avalé des bibliothèques entières grâce à leur puissance d'absorption et à leur mémoire hors du commun. Mais ils ne sont pas pour autant devenus des profs, des scholars, des intellectuels dont on entend crisser les organes cérébraux comme des insectes. Non, ils sont restés simples, en relation directe avec la terre, l'eau, le feu, l'air, avec la matière première, avec les plus simples gens, les palefreniers, les éboueurs, les égoutiers, avec toutes les expériences de la vie, de la naissance à la mort, avec les profondeurs de l'affectivité, avec les passions tristes et avec les passions heureuses, en un mot avec l'humanité.

Un intellectuel pur aura tout le talent qu'on voudra, mais, justement, chaque progrès qu'il aura fait dans l'ordre de la raison, du savoir, de l'intelligence, de l'écrit, risque sans qu'il s'en aperçoive à temps de l'éloigner de la terre où fouillent les racines, des fluides organiques de la vie, le sang, le sperme, le lait, les larmes, l'urine, même, dont s'occupent les autres humains. Il gagne d'un côté, à force de lectures, de dissertations, de diplômes, d'échelons dans la carrière académique, de distinctions, de micros, de caméras, de fort tirages, d'euros, peut-être. Mais tout ce qu'il gagne d'un côté, il le perd de l'autre car sa couverture est trop courte. Combien s'y sont laissés prendre, défaut d'envergure, d'empattement !

Si on se place dans cette optique, le génie, ce serait celui qui a su conserver au plus haut degré en même temps les qualités du spirituel et les qualités du charnel, comme on aurait dit jadis, les qualités de l'intelligence et celles du cœur, les qualités du papier (ou du numérique) et celles de l'humanité. Coincidentia oppositorum. Je ne sais pas s'il faut prendre au pied de la lettre l'expression de Bergson quand il parle d'une différence de nature, mais une telle chose me paraît à tout le moins rare et exceptionnelle, très rare. Pascal dit qu'il y a des ordres et que l'ordre du cœur n'a rien à voir avec l'ordre de l'intelligence. Le génie serait celui qui serait capable de garder un pied dans chaque camp, de faire le grand écart, de jouer sur les deux tableaux au meilleur sens de l'expression, de combiner deux vertus qui n'ont rien à voir entre elles et qui se repoussent même beaucoup.

Je pense tout de suite à Homère, à Montaigne, à Hugo, à Giono. Qui vous diriez, vous, mon lecteur ?


Photo de Jean-Pierre Favreau.



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