Proust a laissé la marque du prix !



Entièrement d’accord avec Alain Finkielkraut (cette fois), sur Proust. Proust dit que mettre des théories dans un roman, c’est comme laisser l’étiquette du prix quand on fait un cadeau. AF a fait remarquer samedi que cette indélicatesse, Proust s’y livre tout le temps. Il passe sans arrêt du je au nous pour dire que l’amour est impossible. Cela résume parfaitement la Recherche, ce saut dans l’art pur. Si l’amour est impossible, d'après lui c’est parce que l’imagination construit une image trompeuse de l’être aimé et qu’après, forcément, on est toujours déçu. Alors, quand on a compris ça et que personne ne peut communiquer avec personne, Proust conclut qu’il vaut encore mieux se regarder le nombril à travers le verre grossissant d’une petite madeleine.

L’émission s’est ensuite beaucoup égarée à se demander comment arranger cette morbidité pré-lacanienne avec l’attachement profond et réciproque entre le narrateur et ses mère et grand-mère. Mais ce n’est pas du tout la même question ! Je ne dis pas qu’il n’y a pas de liens souterrains. Il y en a ! Mais c’est quand même deux choses différentes, les liens familiaux et la découverte de l’autre sexe de la part d’un adolescent.

Proust a raison de ne pas marcher dans le truc romantique du grand amour entre deux étoiles prédestinées. Oui, il y a un égocentrisme naturel dans l’appétit sexuel qui apparaît à la puberté et dans les fantasmes inévitables qui l’accompagnent. Pas de grands mots ! Mais on dirait que Proust n’a tiré aucune leçon de la vie. Ni les romantiques d’ailleurs car il n’y a jamais de couples chez eux. L’amour est fracassé avant. Voyez Stendhal.

Il paraît qu’en russe, le mot amour est le même que le mot pitié. Rousseau met en effet la pitié en tête des sentiments altruistes. Sans aller jusque-là, je dirais que la reconnaissance , ou gratitude est le nerf de l’amour. Ça suppose une navette de gestes agréables et généreux qui finissent par dépasser l'addition de deux égoïsmes pour produire de l’attachement. L’amour, c’est cet attachement produit par la reconnaissance de petits gestes altruistes qui finissent par tisser un lien profond. Faire plaisir à l'autre devient une dette, un besoin, un plaisir. Que demander de mieux ?


Photo : un Egon Schiele vu l'Albertinaplatz à Vienne le 13 juin 2017.

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