Nous sommes tous chinois



Zut ! J'ai oublié les clés de la Chapelle à Marseille ! Il est 17 h 30. Alors, je fais quoi, un aller-retour tout de suite ? Wait and see… Mira pourra bien attendre un jour pour faire sa prière... J’ai donc attendu dimanche pour faire ces 100 kilomètres de malheur, à la fraîche. Grand bien m’en a pris : la fosse septique débordait. J’ai enfilé ma tenue d’égoutier et un quart d’heure plus tard la canalisation était débouchée. C’est ce que qu’à la pétanque on appelle faire un carreau … Sinon, j’aurais dû faire deux fois le trajet. Et, en plus, j’en ai profité pour prendre deux douzaines d’huîtres de Bouzigues à Saint-Martin-de-la-Brasque. Bingo !

Si je vous raconte ça, c’est à cause des Chinois. J’ai fini par lire les 40 pages de François Jullien envoyées par ma sœur. Comme ça, elle pourra rien me dire... Le grand spécialiste oppose la pensée chinoise de la continuité à la pensée grecque de la discontinuité. Il en découle le non-agir chinois et l’action à la grecque, adoptée par toute l’Europe : on fait un modèle théorique et on l’applique. Le Chinois, lui, sait que tout est flux, qu’il n’existe pas un commencement et une fin à quoi que ce soit et qu’il vaut mieux surfer sur ce flux que prétendre le bloquer ou le forcer.

Ça m’a semblé intéressant avec une petite gêne due la généralisation extrême de cette comparaison. Je ne connais rien à l’histoire multi-millénaire de la Chine, mais il doit bien y avoir un avant et un après l’introduction du bouddhisme et un avant et un après l’occidentalisation. FJ dit que le théâtre grec avec son unité d’action, son début et sa fin, est révélateur du modèle d’action occidental. Je regrette infiniment, mais les Grecs ne cessent de s’interroger sur la part de liberté des héros et sur la fatalité qui vient des dieux. Voyez Œdipe victime aveugle de terribles engrenages. Voyez les Atrides avec ces vendettas qui se perpétuent de génération en génération. On est loin d’une action concertée par un esprit rationnel. FJ dit encore qu’en Chine, il n’y a pas d’épopée comme partout dans le monde avec un super-héros qui triomphe de tout et de méchants ennemis comme les Sarrasins à Roncevaux. Ça semble intéressant, et puis je me suis dit qu’Homère, l’instituteur de la Grèce, ne rend pas un culte au héros tout puissant. Sa vision est au contraire dialogique. Nul ne peut dire qui est le héros de l’Iliade : Achille ou Hector ? Les Troyens valent bien les Achéens et la tragédie s’est souvenue de la leçon, elle qui n’arrête pas de se lamenter sur la misère des vaincus, Andromaque en tête. Côté Achéen, qui est le héros : Achille ou Ulysse ? Et Achille lui-même est double : fou de rage au Chant I / dans le pardon au Chant XXIV quand il fraternise avec Priam.

Du coup, une grande partie de la littérature européenne est « chinoise ». Je viens de le soutenir à propos d’Homère et des Tragiques, je pourrais le dire pêle-mêle de mes auteurs favoris, de Montaigne, de Diderot, de Leroux, de Bergson, de Péguy, de Giono, de Proust peut-être. Je pense aussi beaucoup à Tolstoï dans Guerre et Paix et au général Koutouzov à la bataille de la Moskova. Tout le monde le croit endormi sur son cheval : il voit tout, donne juste un petit coup de godille au moment opportun et gagne la bataille, alors que son allié, le général autrichien qui a fait des plans millimétrés, est déjoué à chaque minute... C’est comme Marx qui avait fait des plans scientifiques pour changer la société comme on remplace le pneu crevé d’une automobile. Ça n’a jamais marché.

Reste la science grecque, cousine de la philosophie, adoptée par le monde entier, Chine en tête, depuis la Renaissance, et à son effectivité spectaculaire, de l’ordinateur à la Bombe atomique, qui mènera le monde à sa perte si elle ne le sauve.

Conclusion : je me sens très chinois avec cette nuance qu’en Europe, tous les gens un peu subtils sont chinois…

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