Mon ami le bois et mon amie la pierre



Je possède les deux éditions des Œuvres en prose de Péguy en Pléiade, mais j'ai repris la vieille Blanche de Gallimard, de 1955, qui avait appartenu à mon père, couverture en lambeau, papier jauni mais annotations de sa main. Combien de vieux bouquins j'ai restaurés ! D'abord de la colle en tube pour le dos qui s'effrite (quelque fois, il faut repercer le tube durci avec un clou, plus ou moins rouillé mais qu'importe ? ), puis du scotch ruban pour ressaisir le tout, puis une belle couverture de papier kraft de récupération, bien plié, comme il faut, tout autour des pages de couverture.

J'ouvre le livre et je tombe page 23 sur une double déclaration d'amour envers notre ami le bois et envers notre amie la pierre. Dans l'un et l'autre cas, il y a tous les degrés de tendresse ou de dureté selon l'usage qu'on fera de l'objet, et ces matières des temps anciens demandent à être respectées car elles ont un épiderme de sensibilité et une mémoire implacable. Ce n'est pas comme le fer et le ciment armé, ces matériaux moulés, modernes, ductiles souples, dociles, interchangeables, pâteux, boueux, terreux, colloïde, etc., etc.

Un peu passéiste, ce Péguy, vous ne trouvez pas ? Un peu réactionnaire, je dirai même assez finkielkrautien, vous ne trouvez pas ? Eiffel et tant d'autres n'ont-ils pas donné leurs lettres de noblesse à l'architecture de fer ? Que serait l'admirable New-York sans la poutre de fer et le béton armé (et l'ascenseur ? Nous aimons tous Le Corbusier, Tadao Ando, Luis Baragan, Ando, de Souza, Richiotti, etc...

Et pourtant, quand Michèle m'a fait poser le livre pour une ballade jusqu'au marché aux puces de Carpentras (oui, nous avons pris une petite permission...), ce fut un enchantement de passer par Lourmarin, Bonnieux, Murs et Vénasque. Le Ventoux chenu couvert de vraie neige sur sa cime et les chênes aux feuillages d'automne flamboyants en cette matinée. Et que d'admirables fermes dans des paysages intacts, un fois sortis des abominables zones commerciales avec leurs pubs et leurs armées de drapeaux qui offensent la création. Si j'ai mis pourtant un peu plus haut, c'est parce que je dois bien reconnaître avec Péguy que les architectures de pierre et de bois me procurent tellement plus d'émotion que les plus belles architectures de béton et d'agglos. Ça ne me réjouit pas du tout de dire ça parce que des maisons de pierre, il s'en écroule chaque jour et que des mauvaises maisons en agglos, il s'en construit dix pour une. Je me suis dit cent fois que les maisons de pierre, surtout dans la Provence, que je connais bien, neuf fois sur dix, elles sont admirables, même les plus humbles cabanons de champ, tandis que les maison d'agglos, neuf fois sur dix, elles sont moches, gringalettes, fausses de proportions, recouvertes d'un mauvais enduit chimique et elles ne savent pas vieillir. Vous êtes d'accord ? Quel écologiste nous sauvera de ce dilemme ?



Photos : sur la route de Murs. Portail de l'église des Pénitents noirs à Cavaillon.

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