Les plus sérieuses recherches du monde ont moins de grâce qu’une douce gaité.



Voici un extrait des Lettres d'un jeune homme que je vous mets en avant-première pour ouvrir cette année. Jacques a 26 ans, on est le 2 octobre 1946. Il vit à Metz où il est prof chez les jésuites dans un petit meublé sans trop de chauffage ni d’eau courante. Il a acheté une nouvelle lampe avec un abat-jour en peau de porc, qui éclaire ses papiers et ses livres. Son paquet de gauloises lui tient compagnie avec le poste de TSF où il écoute de la musique classique (on est avant le rock). Il écrit à sa fiancée, au sortir de plusieurs jours de dépression, mais ça commence à aller mieux… C'est page 55 :

Je sens avec de la peine que mon style n’est pas encore redevenu aussi simplement amical que par le passé : le style garde plus que le visage la trace des peines accumulées, et il me faudra quelque temps encore pour retrouver la limpidité des phrases, ces demi-sourires perpétuels, ces images gracieuses que, jadis, je semais à pleines mains.

Je voudrais bien vous écrire des lettres très belles, des lettres qui font naître le sourire sur les lèvres, qui détendent toutes les fatigues. J’en approche déjà aujourd’hui. C’est comme en une symphonie quand une flûte ne peut plus retenir une envie qui la prend de dessiner un petit trille et que l’on voit le même flutiste à barbiche et à toque noire se secouer gaiment, tout aise d’égayer les réflexions sévères du quatuor. Il semble qu’un courant d’air plus frais passe sur l’orchestre, et le hautbois s’éveille à son tour, et puis c’est la clarinette. Et alors, on vous explique que c’est un morceau champêtre et que le cor anglais va venir semer par là-dessus un peu de rêve. C’est simplement que le musicien avait l’âme belle et heureuse, et qu’il a fallu qu’il le montre un peu, pour se reposer, pour reprendre des forces et pour bien faire comprendre aux auditeurs que les plus sérieuses recherches du monde ont moins de grâce qu’une douce gaité.


Photo : dessin d'Antonia.

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