Les artistes sont de bien grands fous



Nous avons tous nos médiocrités et nos misères, pas vous, mon lecteur plein de véracité ? Nous sommes dissimulateurs, bavards, taciturnes, intéressés, médisants, intrigants, etc. Que celui qui n’a jamais péché… Mais, d’après Proust, il y a une catégorie de gens qu’on appelle les artistes, qui auraient un deuxième moi, un moi précieux qui transcenderait toutes ces misères pour créer des œuvres divines et sublimes. Là où je ne suis pas d’accord avec Proust, c’est qu’il fait comme si ces deux moi n’avaient rien à voir entre eux. Je crois plutôt qu’ils font système.

Le grand-père de notre vieil ami Cyrille allait en classe avec Proust au lycée Condorcet. Un jour, Cyrille lui a demandé : Comment il était ? Réponse (en détachant bien les syllabes) : in-sup-por-ta-ble !

En clair, la plupart des artistes sont de grands déprimés et de grands fous. Rousseau était fou, Chateaubriand était mégalomane, Péguy était exalté, Giono aussi, Houellebecq est profondément déprimé, comme Baudelaire. Proust était insupportable.

Diderot avait déjà posé la question dans son Neveu de Rameau : Vaudrait-il mieux que Racine ait été bon fils, bon père, bon mari et honnête homme, ou qu’il ait été débauché et n’ait jamais payé ses dettes, mais qu’il fût l’auteur de Phèdre et d’Athalie ?

Comment voulez-vous qu’un homme tranquille, bien dans sa peau (sotte expression), ayant réussi sa vie produise une œuvre sublime ? Déjà, une œuvre sublime, c’est forcément une œuvre qui conteste le monde comme il va, c’est-à-dire qui va mal. C’est donc parce qu’il est fou et déprimé que l’artiste sort de l’ornière commune. Je n’ai pas dit bien que, j’ai dit parce que. Je prends d’ailleurs ça à Proust qui écrit quelque part que « souvent, les bien que sont des parce que déguisés ». C’est parce qu’un homme est fou qu’il a du génie (ce qui ne signifie pas que tous les fous ont du génie).

Alors vous voyez que ça fait système et que les deux moi d’un artiste, comme toutes les facettes de n’importe qui, sont dépendantes l’une de l’autre. Si le Docteur Blanche avait guéri Gérard de Nerval de sa folie, il n’aurait pas écrit Aurélia, ni même Sylvie.

Existe-il des écrivains heureux, c’est-à-dire qui n’écrivent pas dans l’exaltation permanente, à la différence de ceux que je viens de citer ? Ils doivent être beaucoup plus rares. J’en vois tout de suite quatre, Montaigne, La Fontaine, Hugo et Camus. Vous en voyez d’autres ? Peut-être d'ailleurs ne sont-ils pas aussi sages qu’il paraît.

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