Le déjeuner sur l'herbe des générations



Ce matin, en me débarbouillant, j'ai été frappé par une expression de mon visage dans laquelle j'ai reconnu celui de mon père. Ce n'était certes pas la première fois que cela m'arrivait, c'est une perception intermittente qui se produit à certains intervalles, vous le savez bien mon lecteur, puisque nous sommes tous faits du même bois. Et j'ai repensé à quelques lignes de Proust placées vers la fin de la Recherche à un moment où il est tracassé à la pensée de mourir avant d'avoir mis le point final à son œuvre, car, bien sûr, l'œuvre compte bien plus que la vie. Il écrit donc cette phrase mystérieuse :


Les êtres meurent pour que pousse l’herbe drue non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur déjeuner sur l’herbe.


Proust ne croyait pas à l'immortalité des êtres mais il croyait à l'immortalité des œuvres. L'art était sa religion. Et il fait une belle métaphore en comparant les grandes œuvres au gazon du printemps sur lequel on trouve à pique-niquer. Je comprends que ce sont les êtres qui nourrissent les œuvres comme c'est l'humus qui nourrit l'herbe. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait une métaphore puisque nous savons bien que l'humus est lui-même nourri des dépouilles de tous les êtres vivants depuis le commencement du monde, si bien que cela fait un cercle : les hommes nourrissent la terre qui nourrit les hommes.


Ce qui retient mon attention, c'est surtout l'idée qu'au moment du déconfinement, les générations nouvelles jouiront du printemps, de l'appétit retrouvé, des bonnes conversations, de l'amour peut-être sans penser un seul instant aux pauvres morts qui reposent là-bas dessous, à qui elles doivent pourtant tout ce qu'elles sont. Est-ce de l'ingratitude ? Pas du tout. C'est juste la loi de la vie.

Si je comprends bien, Proust parle ici de la transmission. Chaque génération reçoit la vie et la transmet à la génération suivante mais n'a pas à la tirer par le coude à chaque instant pour lui rappeler sa dette. On efface l'ardoise. Proust nous parle donc de légèreté et d'effacement, même si nous savons bien, à chaque fois que nous nous regardons dans la glace, que tout ce que nous sommes, ou presque, n'est que du passé qui a coagulé.

Mais Proust nous livre À la Recherche du temps perdu que, certes, nous lirons et ferons lire à nos enfants sous peine de barbarie. Alors, l'ardoise sera loin d'être effacée ? Bien sûr que non, mais pas au sens pénible du terme. C'est au profit de la génération suivante qu'on a à payer sa dette, vous êtes d'accord, mon lecteur ?



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