Houellebecq entre Nietzsche et Schopenhauer


Tiens, aujourd'hui, je vais pas trop me fatiguer. J'ai dû, mon cher lecteur, vous dire que Minsu a soutenu sa thèse de doctorat mercredi dernier. Après, on l'a invité à Vaugines à dîner au coin du feu. Michèle avait fait de la parmesane et moi, j'ai fait cuire le magret. Minsu avait peur de manquer aux manières de table à la française et a été bien étonné de visiter de vieux villages comme Lourmarin et Cucuron. J'ai essayé de les regarder moi-même avec un regard coréen. Un bien charmant garçon.

Bref, je viens de rédiger mon rapport et je pense qu'il pourra intéresser tout le monde car la thèse avait un beau sujet. Le voici :


Il suffit de quelques pages pour que son lecteur accorde toute confiance au travail de Monsieur Gang. La rédaction est de très bonne qualité, les trois auteurs, Houellebecq, Nietzsche et Schopenhauer, sont maîtrisés et le sujet est dominé. J’y insiste car il a fallu, pour arriver à ce résultat, surmonter un double obstacle, l’obstacle linguistique et l’obstacle culturel. Cinq années de travail courageux ont permis cette réussite. Mon expertise porte principalement sur l’œuvre de Michel Houellebecq dont je suis spécialiste. Le corpus et la bibliographie ont été étudiés très sérieusement et l’interprétation en est fine et pertinente, ce qui mérite d’être souligné quand il s’agit d’une œuvre ambiguë et pleine de pièges. Le choix des citations est très diversifié et judicieux.

Le beau sujet choisi par M. Gang a la forme d’un triangle : une œuvre littéraire encadrée par deux œuvres philosophiques avec la nuance que Houellebecq romancier se transforme souvent en essayiste. Sur le fond, le sujet est correctement traité : M. Gang montre bien pourquoi Houellebecq est un disciple de Schopenhauer à qui Nietzsche [qui dit oui à la vie et au surhomme ] sert de repoussoir mais il apporte d’importantes nuances à ce schéma fondamental.

La mise en forme ne va pas sans maladresses. J’en vois surtout deux. Il y a trop de répétitions inutiles et on pourrait élaguer sans dommage un certain nombre de pages. La thèse présente aussi souvent l’aspect de blocs séparés consacrés à une question ou à un auteur. Ainsi les pages consacrées à Tocqueville sont intéressantes et constituent un acquis de plus à inscrire au bénéfice de son auteur mais auraient gagné à être mieux rapprochées de la pensée nietzschéenne.

Quoi qu’il en soit, une fois bien montrée la préférence de Houellebecq pour le philosophe qui dit non à la vie en raison de la souffrance qu’elle comporte et qui ne voit de solutions que dans la compassion et dans l’art, M. Gang fait bien ressortir que Houellebecq se sépare de son mentor sur la question de l’historicité. Pour Schopenhauer, le mal est ontologique ; Houellebecq voit, lui, une aggravation de la souffrance, produite par la modernité. Il se rapproche en cela de Nietzsche et adopte finalement sa description du dernier homme, médiocre et pusillanime. Cela a une double conséquence. Il existe chez Houellebecq une nostalgie des formes sociales organiques et religieuses antérieures à la Réforme, à la Révolution française, à mai 68. Mais cet aspect réactionnaire s’accompagne d’un intérêt prononcé pour les penseurs socialistes français et anglais du XIX°, période de référence pour lui, ce qui le distingue évidemment de Nietzsche qui les méprise.

Un second chiasme se produit qui range Houellebecq plus près de Nietzsche sur la question de la paternité, question obsédante chez le romancier. Schopenhauer n’accorde aucune valeur à la sexualité et à la filiation dont Houellebecq fait au contraire l’axe de sa pensée puisqu’à côté de la religion, la famille est à ses yeux la valeur suprême. La thèse exhibe plusieurs citations qui montrent à quel point Nietzsche est un penseur patriarcal décomplexé, ce qui l’amène à faire l’éloge de l’islam, religion détestée par Schopenhauer. Houellebecq joue de cette antithèse de façon subtile dans Soumission. M. Gang fait cependant remarquer que si Houellebecq est résolument anti-féministe, il n’est en rien misogyne. Ce sont au contraire les femmes qui ont le meilleur rôle dans la famille à ses yeux.

En conclusion, la mise en œuvre de la thèse gagnerait à être plus dynamique mais elle manifeste l’acquisition de plusieurs solides compétences en matière de culture littéraire et philosophique européennes qui lui permettront assurément de bâtir d’autres travaux, réflexions et recherches.

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