Des sourires et des larmes


Il existe un sourire virgilien comme il existe une tristesse virgilienne et le ton inimitable de ce poète vient peut-être de leur combinaison. Le sourire, c’est celui de la IV° églogue :


Commence, petit enfant, à reconnaître ta mère à son sourire.

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.


La tristesse, je l’ai déjà évoquée à travers cette expression : Sunt lacrimae rerum qu’on traduira peut-être par : Les larmes sont dans la nature des choses.

Le sourire maternel, on le trouve mêlé aux larmes quand Vénus affligée par les malheurs d’Énée et de sa petite troupe vient supplier Jupiter de le sauver des entreprises de Junon. Elle apparaît triste, les yeux brillants à travers leurs larmes, tristior et lacrimis oculos suffusa nitentis. Je remarque que la traduction de Bellessort décalque, d’une façon qui n’est certainement pas fortuite, un vers de Baudelaire emprunté à L’Invitation au voyage :


Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystéri-eux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.


Les traitres yeux me font soupçonner une nuance de sadisme dans le regard baudelairien. Ce sadisme, il éclate dans les vers tacitéens de Racine que Bellessort indique en note. C'est quand Néron amoureux de Junie vient de la faire faire enlever en plein nuit :


Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,

Belle, sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. (Britannicus, II, 2)


Rien de tel chez le pur Virgile. Voyez l'émotion d'Énée surprenant aux enfers Didon qu’il a abandonnée. Elle fuit sous la forêt ombreuse, per nemus umbriferum.


Il la suit longuement de ses yeux en pleurs et la voit qui s’éloigne, plein de pitié,.

Prosequitur lacrimis longe et miseratur euntem.

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