De quelques idiosyncrasies



Houellebecq raconte qu'enfant, il recollait sans cesse sa règle brisée. Le bourrelet de colle et l'imperfection de la réparation la rendaient évidemment impropre au traçage d'une ligne droite digne de ce nom. Je me souviens aussi d'un vieux paysan décrit par Maupassant qui oblige ses pauvres articulations à se baisser pour ramasser un bout de ficelle dans la rue : ça peut toujours servir ! Je suis ce vieux paysan, moi aussi.

En tout cas, j'ai plus de mille fois réparé un pauvre livre qui n'en pouvait plus avec force colle Scotch, ruban adhésif et renfort de carton parfois. Et si je vous faisais visiter mon garage atelier à la campagne... ! Oui, j'aime rafistoler, faire durer, recycler. Je n'achète plus de rames de papier A 4 mais utilise le verso des correspondances administratives et j'épuise à fond les stylos publicitaires. J'arrête là pour ne pas me couler davantage devant vous, mon lecteur plein de gabegie.

Je crois qu'on peut appeler cela des idiosyncrasies, j'emploie le mot au pluriel. Vous riez, mon lecteur, mais je sais bien que vous avez les vôtres, qui ne sont peut-être pas plus glorieuses. Pensez-y deux minutes, et avouez ! Et puis, aujourd'hui, la parcimonie s'ajuste exactement avec l'impératif écologique zéro déchet. C'est le vieux paysan de Maupassant qui avait raison et que nous devons imiter et je n'ai pas du tout apprécié que notre Président ironise sur la lampe à huile et les Amish.

J'ai été atterré d'apprendre qu'un mégot de cigarette mettait des dizaines de milliers d'années à se décomposer une fois que l'égout l'a vomi à la mer. Un jour, un gars que j'ai pris en auto-stop, m'a raconté qu'il avait conduit pendant des années les camions bennes qui allaient vider leur cargaison de bordilles, comme on dit à Marseille, à Septèmes-les-Vallons. Jolis vallons ! Des milliers de camions font la queue chaque matin venus de tout le département. Quand un vallon est plein, on recouvre de terre et on passe au suivant. Et en voilà pour les siècles des siècles. Il y a quand même quelque sadisme à mettre le pied sur la pédale de sa poubelle et à y jeter n'importe quoi. Hop là ! Pas vu, pas pris.

J'ai une autre réputation : Bruno, il jette tout ! Oui, je suis un fervent partisan de l'épuration : photos ratées, archives administratives, fonds de tiroir et vases ou s'accumulent piles électriques plus ou moins usagées, on ne sait trop, pièces de monnaies de pays où on ne mettra plus les pieds, médicaments périmés, clés sans serrure connue, brûle-parfum en triple exemplaire, trombones coinces entre deux planches, agrafes inutiles puisque on n'imprime plus de papier. Vous voulez qu'on fasse l'inventaire des placards de vos cuisines et de vos dessous d'évier, mon lecteur ? Passons... !

Mais le pire, c'est les bouquins qu'on n'a jamais lus ou qu'on n'a pas aimés. Quand on déménage, il faut les taper l'un contre l'autre dans un grand nuage de poussière et épuiser ses reins à monter et descendre les escaliers avec deux cartons sur l'estomac. Et quand on ne déménage pas, il faut encombrer et payer des mètres carrés d'appartement au prix d'aujourd'hui ! Sans compter les grimaces que les mauvais livres nous font chaque fois qu'on les croise. Ça pue la mort, tout ça ! Ne gardons que les livres que nous avons aimés et condamnons les mauvais livres à être précipités dans les containers destinés à recycler le papier qui attendent aux coins de nos rues.

Vous trouvez la fin de mon billet contradictoire avec son début, mon lecteur de peu de jugeote ? Tant pis pour vous ! Méditez plutôt vos propres idiosyncrasies et vous comprendrez peut-être !


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