Sortir du placard à balai



L'autre jour, en rangeant la caisse à outil (j'avais réparé avec un peu de ciment les tomettes de l'escalier qui se débinaient), j'ai pris appui sur une étagère chargée de bouquins. Mal fixée, elle a basculé et tous les livres se sont écoulés sur les chausses et chaussures, couffes et couffins, baskets et babouches, balais et balayettes qu'on refoule dans ce placard du fond du couloir. Un vrai désastre ! En plus, Michèle avait ajouté devant la rangée des livres des pots de confiture pleins de graines et de granules achetés en vrac et en bio. Tout s'est écroulé pêle-mêle !

Je me plains que chez nous, les livres sont rangés dans au moins sept endroits différents. Ici le latin et le grec. Là, les livres de photos. Ailleurs les romans modernes français. Puis la littérature étrangère par pays. Il y a aussi les inclassables soit par leur format soit par leur sujet qu'on ne sait où mettre.

J'ai donc dû me décider à rétablir par ordre alphabétique une cinquantaine de livres écroulés. Bien sûr, il y en avait qu'on avait rajoutés en les couchant à plat sur les autres, manque de place. Une seule solution, faire des purges. Pas de chance, c'était la littérature anglaise. Je n'en lis presque jamais, je ne m'en vante pas, et je n'avais aucun critère de sélection.

J'ai déjà gémi dans ces lignes sur l'encombrement et la servitude que constituent ces présences antipathique ou inconnues parmi celles qui nous sont chères. Pourquoi supporter ces intrus chez soi ? Quel hasard a présidé à cette promotion ?

Je me suis aussi désolé sur le désordre de mes lectures aussi aléatoires qu'un marché aux puces, qu'un camp de réfugiés. La faute en revient d'abord à nos mauvais maîtres qui n'ont jamais pris la peine de proposer et même d'imposer un programme de lecture structuré. Un jour, on nous a dit : on va étudier le Livre Un de la République de Platon. On n'a jamais fini le Livre I quand il y en a X ! Aucune vue d'ensemble. Une autre fois, on a étudié Modeste Mignon de Balzac sans connaître Illusions perdues ni Le père Goriot, ou on nous a fait plancher sur le Roman comique de Scarron sans nous faire connaître les Pensées de Pascal !

Et si on se laisse faire, on continue toute la vie comme ça, sans avoir lu une ligne de Rousseau si ça tombe ou sans avoir étudié Le Cid en Quatrième parce que le prof s'était mis dans la tête de faire lire L'Écume des jours à ses élèves.

Beaucoup de livres, même les classiques, il suffit de savoir qu'ils existent et en gros de quoi il retourne. On ne va passer une semaine à les lire ! Par contre les œuvres nodales, je veux dire qui se situent à une bifurcation culturelle à cause de leur apport magistral, il est dommage de ne pas les avoir serrées d'un peu près ou en tout cas d'avoir été bien initié. J'ai fait l'effort de lire Dante, mais je ne connais pas Goethe alors que les médias m'enjoignent de toute part de lire Yoga de Carrière, mais je m'méfie. J'ai repris mes vieilles notes sur Péguy pour comprendre une bonne fois. À l'Université, on n'en parle jamais et je sais bien pourquoi on l'a remisé dans un placard à balai. C'est un auteur XXL et qui donne trop à penser.

Michèle est d'accord, mais elle me dit qu'il est indispensable de lire aussi le contemporain pour prendre l'air du temps. Elle a raison.

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