Cette bonne vieille Europe



Pendant un siècle, le marxisme n’a pas arrêté de casser la civilisation européenne. La pensée woke and cancel a pris le relais, sur le colonialisme et sur le patriarcat. Je suis, ma foi, plutôt d’accord avec ces critiques. Mais pas sur les femmes : c’est en Europe qu’elles sont les plus émancipées depuis des siècles, mais le capitalisme est bel et bien en train de ruiner une planète que l’homme blanc a colonisée avec une pulsion de supériorité sans pareil. Nous vivons sur ce volcan à deux cratères.

Arrive la guerre d’Ukraine qui rebat beaucoup de cartes. Foucault et Bourdieu nous parlent de domination, mais avec Poutine, c’est une autre paire de manches et on a plutôt envie de se serrer les coudes. Après tout, finalement, tous comptes faits..., l’Europe..., c’est pas si mal… Je lis justement Les Testaments trahis de Kundera, qui, depuis Prague occupée par les soviétiques, prenait la défense de la civilisation européenne où furent inventés la liberté, l’individu, la vie privée, les droits de l’homme. Pour Kundera, depuis Cervantes et Rabelais, le roman est la meilleure expression de l’esprit européen parce que le roman suppose l’humour, la polyphonie, le pluralisme. Les autres régions racontent sans doute des histoires mais sans cette distance avec l’ordre théologico- féodal.

Kundera affirme qu’Homère et Virgile ignoraient l’humour car ils croyaient trop dans leurs dieux et dans leurs cités et que l’humour est né au XVI° siècle en Europe quand le roman a osé remettre en question les dogmes catholiques. Il y a sûrement du vrai là-dedans.

Péguy disait la même chose en 1905 au moment où la menace militaire allemande se faisait entendre à Tanger et où la révolution russe grondait. Relisons :

La réalité oubliée se rappelle au souvenir des intellectuels par des massacres, par d’atroces et monstrueux carnages, des reprises de barbarie réactionnaire. Les peuples de quelque culture et de quelque liberté, de si peu de culture et de si peu de culture et de liberté, je le sais autant que personne, mais tout de même d’un peu de culture et d’un peu de liberté, France, Angleterre, Italie (du nord), quelques fragments de l’Amérique, des fragments de la Belgique et de la Suisse, occupent dans la carte du monde une étroite bande, quelques parcelles, misérable et précaire, étroite en largeur, étroite en profondeur aussi, une mince pellicule, fragile, toujours agitée, toujours vacillante et toujours menacée. Le seul espoir de tout le monde. Ceux qui ont le bonheur et l’honneur et la responsabilité d’être nés là, quel crime ne commettraient-ils pas que d’oublier la lourde masse de barbarie !

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