Ce garçon tourmenté dont j’ai connu l’histoire...


" Qui n’a connu les dimanches d’un collège de jésuites désert à Metz ne sait pas ce qu'est la solitude », lit-on dans les Lettres d’un jeune homme. Voici enfin l'heure du bonheur après dix années d’une triste jeunesse puisque Jacques fera dans quelques jours un mariage de passion.

Cependant…


Ce garçon tourmenté dont j’ai connu l’histoire, je regrette un peu qu’il disparaisse, qu’il s’en aille, que je ne sache plus de nouvelles de lui. C’est comme si je perdais un ami de jeunesse. C’est fini, tout cela. Voici que je suis autre que j’étais. Et certes, j’ai souffert mais je ne dirai plus que pour rien au monde je ne voudrais souffrir à nouveau ce que j’ai souffert. Il me semble presque que je voudrais bien recommencer. J’ai aimé la souffrance, j’ai su ce qu’était le désespoir et c’est fini. Ma vie m’apparaît à présent comme un peu ordinaire. La vie de tout le monde, la fin du conte : Ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants, la fin du roman ; ça n’est plus drôle, ça n’est plus surprenant, prodigieux, émouvant. C’est presque dommage. Ça avait si bien commencé : tant de crises, tant de drames, de larmes et de catastrophes ! Et à présent, la monotonie du bonheur, le professorat, le mariage, la bourgeoisie fonctionnaire, la république, tout ce que je plaçais jadis dans le jeu de massacre, quand moi, j’étais hors des choses de tout le monde et farouchement hostile dans ma solitude au bonheur des autres.

Je déplore ce bonheur comme s’il était une fin, une retraite, l’épée pendue au mur, le renoncement aux rêves. Et surtout ce visage cher, ce regard si connu, cet être que j’ai été et dont j’ai tant souffert, je m’y étais habitué, j’en étais fier un peu. Et je ne serai jamais plus cet adolescent démobilisé [en 1940] qui marchait la nuit par les rues. C’est dommage de survivre à cela. Ma vie serait un roman plus réussi si j’avais fini par me suicider, depuis le temps que j’en parlais. Mais non, pensez-vous, je me marie ! Ça ne vaut rien, ça n’est pas le dénouement attendu ! Imaginez le jeune Werther se mariant. Je ne pourrai dire J’étais jeune alors d’un air de douce ironie. J’étais jeune et, dans un temps dramatique, je prenais les choses au sérieux.

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