Bien choisir ses lectures



Quand Bernard m'a téléphoné pour me souhaiter la bonne année, nous avons un peu bavardé et je lui ai dit que je lisais Péguy.

- Ah, oui, Péguy, c'est un grand ! J'ai lu les deux tomes de ses œuvres en prose dans la Pléiade.

- Ce devait être la première édition car maintenant, il y a trois tomes.

- Parce qu'ils ont ajouté des tonnes de variantes mais nous, ça nous intéresse pas. C'est un grand !

- On ne sait jamais ce qu'il va dire. Il est radicalement révolutionnaire mais il dit à peu près toujours le contraire de ce que disent les gens de gauche. C'est pour ça qu'il m'intéresse.

- C'est un grand !

Notre conversation n'est pas allée au-delà et nous avons raccroché, comme on dit, c'est-à-dire que nous avons décroché et que je ne sais pas pourquoi Péguy est un grand. Quand on met un auteur au programme ou quand on amène un bouquin pour lire à la plage ou dans le train, il me semble qu'il vaut mieux choisir de grands auteurs plutôt que des auteurs de 35° ordre, des auteurs géniaux plutôt que des médiocres, vous me suivez, mon lecteur ? C'est déjà ça, si on est d'accord pour dire qu'il faut choisir soigneusement ses lectures. Pareil, bien sûr, pour les films, les séries ou les infos. Mais comment on choisit ? Je veux dire sur quels critères ?

- En général, on choisit selon la mode, la rumeur, les amis, la pub.

- Je crois que je me suis mal exprimé. J'ai voulu demander sur quels critères on devrait choisir ses lectures et ses autres occupations, selon quels principes ?

J'ai passé plusieurs jours à trier mes papiers, mes notes de lectures. D'abord, mes principes de classement ont changé plusieurs fois depuis des années et finissent par se chevaucher et se contrarier. J'ai beaucoup rationalisé. Et puis surtout, j'ai beaucoup jeté. Nous seulement des articles découpés il y a 30 ans et que je ne relirai plus, mais surtout des notes prises laborieusement sur de mauvais livres qui m'ont fait perdre mon temps. Des années de lecture perdues !

Michèle m'a dit que rien n'était perdu et que tout avait contribué à me former. D'ailleurs, un jour, il faudra que je jette toutes mes notes de lecture. Il y en a je ne sais combien de kilos, littérature, philo, histoire, socio, psycho, civilisations, etc. Elle m'a dit que la culture c'est ce qui restait quand on avait tout oublié. Rien n'est plus vrai. Wikipédia nous a confirmé que c'est Édouard Herriot qui avait dit ça, ce politicien de la Troisième République qui a donné son nom à l'ancienne rue des Arènes que nous empruntons tous les jours.

N'empêche que j'en veux à mes maîtres de n'avoir pas dirigé intelligemment mes lectures. C'est aussi les époques : combien d'heures et de cervelle perdus dans le bafouillage marxiste, dans le bafouillage freudien et dans le bafouillage structuraliste. Avant, quand j'entrais dans une bibliothèque ou une librairie, j'étais écrasé par la masse de livres que je ne connaissais pas et que je ne connaîtrais jamais. Je me dis maintenant : que de livres dont je n'ai pas besoin et qui me feraient perdre ce qu'il me reste de vie ! Heureusement, la culture ressemble à un réseau orographique avec ses sources, ses ruisseaux, ses rivières, ses fleuves qui se jettent dans l'océan. Mon principe : toujours remonter aux sources, dresser le plan du réseau, ne pas perdre son temps à barboter dans les eaux troubles du Gange, du Nil ou du Rhône.

Homère est une source, Jésus est une source, Montaigne est une source, Péguy est une source. Il n'y en a pas des centaines, quand même. Mais à quoi on les reconnait ? J'aurai posé la question aujourd'hui. Je ne la lâcherai pas.

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