Ironie de Péguy


On dit que deux grands stylistes ont ouvert le XX° siècle, Proust et Céline, et on oublie Péguy. C'est d'ailleurs de Péguy qu'il faut rapprocher Proust en oubliant un peu Céline.

Plage du Prado ce matin, après un bain délicieux, je riais tout seul attablé devant mon café en lisant les pages où Péguy attaque le discours à l'Assemblée de René Viviani. C'est en 1907. Le Ministre a dit :


Nous avons dit à l'homme qui s'arrête au déclin du jour, écrasé sous son travail quotidien et pleurant sur sa misère, nous lui avons dit qu'il n'y avait, derrière les nuages que poursuit son regard douloureux, que des chimères célestes, et d'un geste magnifique, nous avons éteint, dans le ciel les lumières qu'on ne rallumera plus.


Ami de Jaurès, Viviani, était socialiste à l'époque où le socialisme français tirait de plus en plus vers l'athéisme marxiste. Peut-être qu'après tout, vous avez trouvé son petit discours pas mal tourné, mon lecteur. Alors, prenez garde à vous car vous allez être atteint par l'ironie de Péguy, Péguy, pour qui, je le rappelle, "les curés n'étaient pas chrétiens" et qui fut en pointe dans l'Affaire Dreyfus alors qu'un seul, sur cent évêques, était dreyfusard. Je compresse en une petite page un développement qui en fait vingt grandes. Allez : prenez bien votre respiration, mes lecteurs au souffle court, vous ne serez pas déçu :


L'athéisme est une philosophie, une métaphysique, il peut être une religion, une superstition au même titre que tant de théismes et tant de déismes, tant de monothéismes et tant de polythéismes et de mythologies et de panthéismes.

On peut penser que cette métaphysique du parti intellectuel est infiniment plus barbare, au sens hellénique de ce mot, que toutes les premières cosmogonies helléniques, celles des premiers Éléates, celle de Thalès de Milet, de tous les premiers Ioniens et de ces Pythagoriciens admirables, qui l'auraient méprisée comme n'ayant aucun sens de la beauté ni le sens de la nature. Je ne parle pas des anciens juifs qui eussent commencé, comme entrée en matière, par les passer au fil de l'épée, comme impurs et désagréables au Seigneur, tant ce vieil Israël était un peuple militaire. Mais là n'est point le débat.

Les intellectuels modernes ont le droit d'avoir une métaphysique aussi grossière, aussi bête qu'il est nécessaire pour leur faire plaisir : cela ne nous regarde pas, mais ce qui est le débat, c'est de savoir si l'État a le droit et si c'est son métier de l'imposer au monde en mettant à son service tous les moyens énormes de sa gouvernementale force.

Il y a tant d'autres humanités, métaphysiques, religions, superstitions que la superstition du parti intellectuel va directement à peu près contre tout le monde, contre toutes les humanités vraiment dignes de ce nom, juives, helléniques, chrétiennes, catholiques et protestantes, et parmi les philosophes, race méprisable peut-être et négligeable parce qu'ils ne sont pas un peuple, contre les platoniciens, contre les cartésiens, contre les kantiens.

Quand même elle serait excellente - et il n'y a pas de métaphysique excellente, universellement démontrable, ce qui est impossible - quand même alors, l'État n'aurait absolument aucun droit ni de se l'incorporer ni de nous l'imposer par les moyens qui lui sont propres. Quand donc aurons-nous enfin la séparation de la Métaphysique et de l'État !

Oui, j'accuse le bloc du parti intellectuel moderne d'être attentatoire à notre vieille amie, la très honorablement connue liberté de conscience, et très formellement aux principes et au texte de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

(Pléiade, 1959, p. 1065-1081)

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