Vivre sans appartenances ?



Proudhon disait que les nations étaient aussi importantes que les personnalités : des identités diverses, substantielles, précieuses. Prenons, mon lecteur, le mot nation dans le sens le plus large : un tissu de vie commune qui se prolonge depuis plusieurs générations, quelle qu’en soit la taille. On sait qu’il y a un danger, le chauvinisme, le communautarisme, le nationalisme, le fascisme. C’est à la vérité la question de la violence, inhérente à l’humanité. On n’y échappera certainement pas en se mettant à poil !

Mon idée est que les appartenances sont une deuxième peau, comme disent les architectes, aussi importante, que l’épiderme. Appartenances familiales, religieuses, professionnelles ou territoriales, j’en vois surtout quatre. Jusque là, vous êtes d’accord, mon lecteur ?

C’est pourtant ici que les problèmes commencent. Comme c’est bizarre ! En son temps, qui a duré un grand siècle, le marxisme a tiré à boulet rouge sur les appartenances : la religion est un opium, les prolétaires n’ont pas de patrie. Seule importe la lutte des classes, tout le reste est une collaboration honteuse avec le système capitaliste.

Mais le plus fort, c’est que la société moderne, qui est justement l’ennemi du marxisme, produit exactement les mêmes effets de destruction des appartenances. La famille élargie de l’ancienne société avec ses riches généalogies a disparu au profit de la famille nucléaire, papa, maman et moi. Nos églises sont vides et ennuyeuses. On change de résidence et de métier comme de chemise et on connaît à peine ses voisins. Etc. L’avion, internet et le globish nous procurent le don d’ubiquité. Total, je m’débrouille tout seul avec l’aide de quelques parents et de quelques proches, si j’ai la chance d’en avoir, mais en général, ça ne va pas très loin, sauf pour les surdoués de l’amitié et des réseaux, les winners. Tout cela est bien connu, sous le nom d’individualisme dont Tocqueville en 1836 a sans doute laissé la meilleure description. Il dit que quand les liens avec les ancêtres et les liens avec les contemporains ont été rompus, chacun se retrouve renfermé dans la solitude de son propre cœur.

La question sociologique touche à la question morale et psychologique. Que se passe-t-il quand est passé le temps de l’action, de l’euphorie, du plein emploi, de la jeunesse ? Il reste une sensation de vide, une angoisse sans nom qui n’a pas de cause visible et qui afflige tous les losers de la modernité sans qu’ils puissent de plaindre de rien puisqu’ils ont l’eau chaude, le chocolat, internet, la Sécu et des hospices surnommés hépads.

Les appartenances se sont dissoutes dans l’atmosphère au terme d’un long processus. Après la Révolution jusqu’au milieu du XX° siècle, on avait encore la mémoire de la riche socialité de jadis. Elle est à présent presque entièrement engloutie comme une Atlantide que ne survoleraient plus que quelques mouettes. Tant d'âmes sont en souffrance mais ignorent la source de leur mal et l'attribuent à la nature des choses.

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