Nourriture et pourriture


Après trois mois de confinement, il fallait prendre des mesures ! Ma tondeuse-débroussailleuse dont je suis si fier était restée au garage pendant 4 mois. Elle est capable de couper une branche plus grosse que mon pouce et de pulvériser une pierre. Mais cette année, je me suis ému de la niche écologique des insectes et j'ai laissé proliférer les bestioles parmi les herbes et les fleurs. Mais Michèle veut toujours que les lignes soient épurées autour de la maison et j'ai fini par mettre le contact. Je procède par cercles concentriques de plus en plus larges. Au troisième tour, j'ai avisé une sauterelle toute verte de 10 centimètres de long, bien juteuse, complètement terrorisée. Elle a fait un saut de côté pour échapper à ma lame. Au tour suivant, elle était encore là : elle a sauté encore, mais toujours du mauvais côté, celui où j'allais passer au prochain tour. Mais à la dernière passe, je ne l'ai plus vue ! Et s'il n'y avait qu'elle ! Combien de millions d'insectes ont vu détruire leur biotope en un quart d'heure, s'ils n'ont pas été réduits en bouillie ! Je ne vous dirai pas que ça m'a plus ému que la mort de 20 000 vieux dans les hospices, mais je vous laisse juge, mon lecteur équitable, de ce qui importe le plus par les temps qui courent...

Après, j'ai décidé de faire vidanger la fosse septique et j'ai appelé Boccaccio, le bien nommé : "Assainissement, vidange de fosses, débouchages", qui a eu bien du mal à approcher son camion-citerne en marche-arrière entre les rangées oliviers. "Je travaille du cul," se plaît-il à dire. Il s'est étonné que j'ai planté planté un rosier, des roses iceberg blanches, si près de la fosse.

- Les racines commencent à rentrer à l'intérieur ! Elles vont tout envahir ! Il y a pourtant la place !

- Mais non, ai-je protesté, c'est Dieu lui-même qui produit l'exquis parfum de la rose à partir des matières ignobles ! C'est la loi de la grande nature ! (je suis spinoziste)


« Les vivants se nourrissent des morts » disait Pierre Leroux. Il inspira à Hugo la rime pourriture/nourriture qui fera ricaner les esprits distingués, oh, les Parisiens ! Et pendant que le pragmatique Boccaccio télécommandait sa suceuse géante, je lui ai cité le grand poète sous la rumeur de la pompe.

Vous vous souvenez du Satyre, mon lecteur ? Doué de douze ou quinze sens, « ce sylvain à tout heure allumé » a été surpris matant Psyché se baignant toute nue dans un ruisseau. Traîné devant l’assemblée des dieux, il a trouvé sa grâce en chantant le travail de la racine :


La pourriture

Voit la rose et lui va porter sa nourriture ;

L’herbe vorace broute au fond des bois touffus ;

A toute heure, on entend le craquement confus

Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître

Au loin, de toutes parts, l’immensité champêtre.


Mis en verve, je lui ai encore cité Chateaubriand qui évoque l’hospitalité de la terre, notre mère : "Elle nous prodigue ses moissons et ses fruits depuis le berceau et nous ouvre ses entrailles à notre mort pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. » L'auteur des Mémoires d’outre-tombe ose même évoquer « le gazon dont l’engrais se prépare sous la peau fraîche d’une jeune-fille ».

Sur ce, le fidèle Boccaccio m'a présenté sa facture et qu'est-ce que j'ai vu sur la margelle du Pigeonnier ? Ma sauterelle tout engourdie, que j'ai prise dans ma main et déposée dans un buisson de cyste pour prolonger un peu sa courte existence avant qu'elle n'aille alimenter la terre.

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