Les socialistes et juifs

May 18, 2020

 

Rafi s'en souvient sans doute. Je revois Jacques, il y a peut-être une dizaine d'années, à la fin d'un repas, au moment du café, se pencher vers Rafi de retour de Tel-Aviv et lui dire mezzo voce : "Entre nous, le peuple  élu, c'est bidon !"

Ce souvenir est l'occasion d'une petite mise au point sur les socialistes et les juifs, car Jacques était très socialiste, je veux dire socialiste du XIX° siècle.

Marx, on le sait, était un fieffé antisémite. Pour lui, esprit juif = capitalisme. Il ne voyait que le seul arbre Rosthschild qui cachait le prolétariat juif européen tant sa vue était brouillée par la haine ou le rejet de soi. Meyer Amsel Rothschild avait, en effet, installé ses cinq fils à Francfort, Venise, Naples, Londres et Paris. James devint le financier de la monarchie française à partir de 1822. Alexandre Weill lui-même s’indigna contre la "rothschildisation du judaïsme français", comme Balzac qui satirisa Gobsek et peignit Rosthschild sous les traits de Nucingen, mais il n'y a pas de suspicion chez Balzac envers le peuple juif, selon Wladimir Rabi.

Beaucoup de socialistes français avaient précédé l'antisémitisme de Marx. Fourier retire le droit de cité aux juifs en raison de leur patriarcat et de leur vice de l’argent. "Il faut qu’ils retournent à l’agriculture." Proudhon, dans ses Carnets, songeait à "renvoyer la race juive en Asie, ou à l’exterminer", et n'hésitait le 31 juillet 1848 à crier à la tribune de l'Assemblée : « Le Capital a peur et son instinct ne le trompe pas : le socialisme a les yeux sur lui. Les juifs ne reviendront pas : je le leur défends. » Et ça va continuer jusqu'à l'affaire Dreyfus que les marxistes français refuseront de défendre parce qu'il est juif, donc bourgeois. Les juifs eux-mêmes, dit encore Rabi, vouent une admiration sans mélange à l’abbé Grégoire qui les a émancipés parce qu’ils ne l’ont pas lu.

Mais il en allait autrement chez les saint-simoniens qui comprenaient plusieurs juifs dans leurs rangs comme Olinde et Eugène Rodrigues, Gustave d’Eichtal, Léon Halévy, Émile et Isaac Péreire, qui soutiendra Pierre Leroux en exil. Le grand critique Paul Bénichou a cru que Leroux détestait les protestants et les juifs. Il est vrai que Leroux a eu tort, en 1845,  d'évoquer "l'esprit  juif". C'est là un tic de langage qui aura la vie dure. Mais quelle différence !  Écoutons-le  :

 

Nous dirons, conformément à la Révélation même de Moïse et de Jésus, conformément au dogme de l’unité de l’espèce humaine, que tous tant que nous sommes, fils de l’humanité, nous nous sommes rendus solidaires du mal qui se manifeste si à découvert dans nos frères les Juifs, en ne les traitant pas en frères, en les traitant en ennemis, en les persécutant, en les flétrissant, en les rejetant, au nom de celui même qui, crucifié par eux, leur pardonna sur la croix. Ou, pour laisser le langage de la théologie, nous dirons que ce sont en partie les persécutions dont les Juifs ont été les victimes depuis le commencement de leur histoire qui ont causé cet esprit de lucre et de spoliation qui les rend encore odieux à tant de peuples au milieu desquels ils vivent.

 

Leroux disait même que « la palme unique » devrait être remise à "ce peuple martyr", "tige prédestinée de l’humanité future" parce que c’est lui qui connaît le mieux, avec le mythe d'Adam, l’unité de l’espèce humaine. Leroux ne prenait ni Sparte, ni Athènes ni Rome pour des modèles, mais admirait le peuple juif qui ne connaissait pas les castes parce qu'il avait subi l'esclavage en Égypte. La vérité que n'a pas vu Paul Bénichou est que Pierre Leroux  a formulé la  charte de l'antiracisme en attaquant Ernest Renan dont j'ai analysé la Prière sur l'Acropole dans un billet récent :

 

On m’affirme que, dans son Histoire générale des langues sémi­tiques (ouvrage que je n’ai pas lu, et que, certes, je ne lirai pas), M. Renan cherche à établir que la race sémitique comparée à la race indo‑européenne, représente une combinaison inférieure de la nature humaine, et même qu’elle se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs, n’ayant ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fictions, ni arts plastiques, ni vie civile.

"Les relations abstraites, explique Renan, ne s’expriment, dans les langues sémitiques, qu’avec la plus grande difficulté. L’embarras de l’hébreu pour énoncer le raisonnement le plus simple est quelque chose de surprenant. La forme du dialogue, qui, entre les mains de Socrate, devint pour l’esprit grec un si admirable instrument de précision, ne sert ici qu’à voiler le défaut de méthode rigoureuse. Nulle trace de cette dialectique souvent subtile, dont les dialogues de Platon et les soutras bouddhiques nous offrent le modèle. L’auteur, comme tous les sémites, n’a pas l’idée des beautés de composition résultant de la sévère discipline de la pensée, etc. »

Oui, je crus rêver ! continue Leroux. Et moi qui trouve le Livre de Job aussi clair que les Méditations de Descartes ou les Pensées de Pascal ! On a fait, avec les races, bien des galettes mal cuites, mais jamais galette historique ne fut aussi indigeste que celle de M. Renan.


Je rappellerai pour finir qu'en 1843, Leroux donnait la parole dans la Revue Indépendante à Alexandre Weil qui, déjà, mettait en garde contre l’ultrateutonisme qui veut reconquérir l’Alsace et expulser les Juifs en Égypte.

Quant au peuple élu, évidemment, que c'est bidon ! D'ailleurs tous les peuples se croient élus : les Grecs anciens face aux barbares, les Romains, les Français depuis le XVIII° siècle, les Anglais, les Allemands en 1933, les Hindous, les Chinois, les Bororos,  etc, etc.


 

 

 

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