Nous ne sommes qu'un seul corps

May 15, 2020

 

Comme vous savez, mon lecteur, l'entrée des Enfers se trouve près de Naples, dans cette région si riche en souvenirs antiques. Il y a aussi l'antre de la Sybille, au dessus de la mer, à laquelle Énée rend visite dans le poème de Virgile. Elle lui fournit le rameau d'or qui lui permettra de franchir l'Achéron. Il traverse le Champ des pleurs, planté de myrtes, réservé aux enfants morts-nés, aux suicidés et aux victimes d'un chagrin d'amour. Morte par sa faute, Didon se détourne de lui.

Énée assiste au supplice des criminels dans le Tartare, visite le Séjour des guerriers avant de parvenir au séjour des bienheureux, les Champs-Élysées. Il y rencontre son vieux papa, Anchise, qu'il avait porté sur ses épaules hors de Troie en flammes. Le père et le fils se tendent les bras sans pouvoir s'étreindre et n'échangent que des pleurs. Mais le vieil Anchise montre à son fils l'immense foule de leurs descendants qui peupleront Rome :

 

            Lustrabat studio recolens, omnemque suorum  

            Forte recensebat numerum carosque nepotes

 

Ne sautez pas les vers latins, s'il vous plaît mon lecteur, comme les mauvais étudiant ! Revenez en arrière, prononcez-les en articulant au maximum et, après seulement, dites-moi si la vie vaudrait la peine d'être vécue sans le latin. Mais j'ai pitié : voici la traduction : Il recensait toute la foule des siens, ses chers descendants.

Les Enfers sont donc habités par les futurs vivants autant que par les morts ? Comment cela est-il possible ? C'est bien simple : Virgile avait été initié aux mystères orphiques et pythagoriques, c'est-à-dire à des rites de purification permettant une réincarnation. Les générations futures ne sont donc pas autres que les générations anciennes régénérées et, comme elles auront bu l'eau du Léthé avant de franchir les Portes d'ivoire, ces âmes n'auront aucun souvenir, une fois renées, de leurs existences antérieures. Les générations actuelles sont donc non seulement les descendantes des générations antérieures, mais elles sont ces générations elles-mêmes, contrairement à ce que voudrait faire croire la modernité individualiste.

- Mais, Bruno, c'est exactement ce que dira Saint Paul avec son idée du  corps mystique  du  Christ ! C'est déjà la Première Épitre aux Corinthiens : Quoique nous soyons plusieurs,  nous ne sommes tous qu'un seul corps. Et nous sommes tous réciproquement membres les uns des autres.

- Ça prouve que Virgile était presque chrétien.

- Pourquoi  presque ?

- Il reste une grosse nuance : comme tous les Anciens, Virgile était nationaliste. Ce qui l'émouvait, comme Anchise, c'était la destinée de son peuple, troyen et latin, alors que Jésus efface toutes les limites raciales et inspire à Paul ces mots de l'Épitre  aux Galates : Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme.

 

Photo : le Tu Marcellus eris d'Ingres. Octavie, sœur de l'empereur Auguste s'évanouit quand Virgile, lisant le Chant VI de l'Énéide, évoque l'ombre de son fils.

 

 

 

 

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