D'accord avec Alain Caillé, mais à 98 %

May 6, 2020

 

Le 4 mai, mon ami Alain Caillé, directeur de la Revue du MAUSS et président du Mouvement convivialiste, à qui je dois tant, est passé à France Inter. Je vais me permettre d'ajouter quelques commentaires à ses propos.

 

Alain  : Cette crise du coronavirus est le résultat d’une crise beaucoup plus ancienne : l’épidémie de néolibéralisme, véritable virus mutant.

Tout a commencé dans un laboratoire, non pas à Wuhan en Chine, mais au Mont Pèlerin en Suisse, en 1947, où étaient réunis plusieurs prix Nobel d’Économie, dont le philosophe Karl Popper.

Le premier de ces virus était l’idée que « la société n’existe pas, il n’y a que des individus ». Puis le virus a muté et il a ajouté : « l’avidité ou l’appât du gain est une bonne chose ». Ensuite, c’est devenu : « puisque l’avidité est une bonne chose, le seul moyen de réguler les rapports entre les humains, c’est le marché, et même le marché spéculatif, qui s’autorégule ». La quatrième idée : « plus les riches s’enrichissent, mieux c’est pour tout le monde ». Puis la cinquième mutation : « plus on produit, mieux c’est ». Et aussi : « il n’y a pas d’autre solution que le libéralisme »... Voilà le virus mutant qui nous domine.

Bruno : Tu as voulu faire une image, cher Alain, avec ce Mont Pèlerin, mais tu sais mieux que moi que toutes ces belles idées ont fleuri à partir de l'école écossaise et de La  Richesse  des nations d'Adam Smith en 1776. Ça ne fait donc pas 70, mais 250 ans que ces idées ont cours. En réalité, ça n'a aucune importance. Les philosophes viennent après et ne font que décrire ce qu'ils voient. Ce qu'ils ont vu, c'est que l'humaine tentation de la rivalité était en train de se débrider dans le contexte de la révolution industrielle anglaise au XVIII° siècle.

Alain : J'allais le dire. L’autre menace, c’est l’hubris. L’hubris est le mot employé par les Grecs pour désigner ceux qui n'ont plus le sens des limites, qui se croient au-dessus de toute règle. À certains égards, le néolibéralisme actuel et le capitalisme rentier et spéculatif sont l'apothéose de cet hubris. On peut aller toujours au-delà de toutes les limites.

Bruno : Nous y voilà. J'ajouterai avec René Girard que personne n'aurait l'idée de se fatiguer à transgresser les limites s'il n'avait le désir de rivaliser avec ses voisins.

Alain : Bien sûr. Il ne s'agit pas de dénoncer des "vilains capitalistes". Cette volonté de toute puissance, tous les humains peuvent y être sujets. Le problème d’aujourd'hui est de réguler cette aspiration à la toute puissance. Les religions ne suffisent pas et n'ont jamais vraiment suffi. Il faut donc réinventer, des règles de vie commune.

Une société convivialiste serait une société qui saurait faire face au dérèglement climatique, c'est la priorité numéro un. Le coronavirus est un effet du dérèglement climatique. Une société convivialiste consisterait aussi à prôner le retour à la taxation des très hauts revenus qui existait aux États-Unis dans les années 1960 et 1970.

Nous manquons d’une vision d'un meilleur monde possible, une vision « des jours heureux », pour reprendre la formule du Conseil National de la Résistance. Il faudra freiner dans les mois qui viennent notre désir d’avoir plus que sa part.

Bruno : D'accord à 99 %, ou plutôt à 98 %, cher Alain ! Malheureusement, c'est les 2 % manquant qui bloquent tout. En fait une majorité de gens seront d'accord avec la vision  écologique et égalitaire que tu proposes. Là où ça bloque, c'est comment on fait ?

Alain :  Pourquoi tu dis 98 et pas 99 % ?

Bruno : Parce que je vois deux points de blocage. Premier blocage, il n'y a aucune force politique en France capable d'incarner notre beau programme. Je ne vois que des divisions, ce qui nous ramène aux rivalités. En fait, la vision, je crois que beaucoup de gens l'ont. Mais sans union politique, il n'y a plus qu'à espérer en une Jeanne d'Arc, ou un Jaurès, ou un de Gaulle, comme il en surgit parfois en temps de crise !

Alain : Pourquoi pas un James Bond ? Tu es bien placé pour  savoir que Pierre Leroux n'a cessé de dire que l'heure n'était plus aux révélateurs uniques ou aux messies ! Et puis, sait-on  jamais ce qui sortirait du  chapeau en fait  de grand  personnage ?

Bruno : Deuxième point de blocage : le jour où un parti républicain-écologique-socialiste sera démocratiquement élu en France, comment fera-t-il, à l'heure de la mondialisation, pour organiser le socialisme dans un seul pays sans se tirer une balle dans le pied à chaque mesure qu'il prend ? Si on augmente le SMIC, les entreprises délocalisent. Si on taxe les riches, pareil. Si on institue un revenu minimum pour tous, on attire 10 ou 20 millions  de réfugiés.  Si on arrête de fabriquer et de vendre des armes ou d'autres cochonneries, d'autres le feront à notre place. Etc.

Alain : Mon cher Bruno, nous ne faisons que réfléchir à tout cela. Dis à tes lecteurs de lire notre Second manifeste convivialiste (Acte Sud). Et s'ils ont des idées, elle sont les bienvenues.

 

 

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