Enterrer sans Dieu ?


Prolétaire, poétesse et féministe, fille du mariage ancillaire d'un grand seigneur portugais avec une couturière, Louise. d'Ataïde, choisit de se faire appeler Louise Julien et participa par ses chants républicains aux barricades sanglantes de juin 1848 ainsi qu'à la résistance au coup d'État du 2 décembre 1851. Elle soignait les blessés des deux camps. Cela lui valut de passer 21 jours de confinement dans une cellule étouffante d'un mètre carré. Phtisique et crachant le sang, elle fut expulsée de France par Napoléon III, et échoua à Jersey parmi d'autres proscrits. Elle y mourut en 1853. Son convoi funèbre recouvert d'un hideux drapeau rouge, selon le vice-consul de France à Jersey, fut suivi par une centaine de proscrits parmi lesquels Pierre Leroux et Victor Hugo, qui fit un discours au bord de la fosse, entremêlé des sanglots de l’auditoire. Après avoir prononcé le nom de Pauline Roland et de plusieurs autres martyrs féminines :


Le dix-huitième siècle a proclamé le droit de l’homme : le dix-neuvième proclamera le droit de la femme. Tant que la République a été debout, les femmes ont été oubliées par nous, se sont oubliées elles-mêmes ; elles se sont bornées à rayonner comme la lumière ; à échauffer les esprits ; à attendrir les cœurs, à éveiller les enthousiasmes, à montrer du doigt à tous le bon, le juste, le grand et le vrai. — Ô mes frères ! Les voilà qui nous suivent dans le combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous devancent dans le tombeau ! »


Survint alors un incident. Joseph Déjacque, anarchiste qui préconisait l’harmonie par le terrorisme, prit la parole contre Victor Hugo qui se retira immédiatement. Voici le récit de Pierre Leroux :


Nous fûmes entourés par une multitude de fantômes. Ils apportaient un cercueil ; c’était celui de Louise. La tombe était déjà creusée. Les fantômes (je les connaissais tous) se rangèrent en cercle autour de la fosse. Hugo prit la parole, et dit : « Trois cercueils en quatre mois. La mort se hâte, et Dieu nous délivre un à un. Nous ne t’accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant, qui nous rouvres, à nous exilés, les portes de la patrie éternelle. Cette fois, l’être inanimé et cher que nous apportons à la tombe, c’est une femme. »

À peine avait‑il dit ces mots, que plusieurs de ceux qui étaient autour de la fosse s’éloignèrent. J’entendis Seigneuret dire à Déjacque : « De quelles rêveries vient‑il nous parler ! »

Et la foule, la foule murmurante, s’écria : « Dieu ! Il n’y a pas de Dieu, la république démocratique est athée. Qui a permis à ce poète de parler de Dieu sur des tombes qui nous appartiennent ? »

Et l’on fit un décret… On décréta que l’on ne parlerait plus de Dieu sur les tombes.

Horrible tentation ! Voilà des hommes dans l’excès du malheur, des hommes qui ont tout sacrifié pour ce qu’ils regardaient comme la vérité et la justice ; et ils décrètent à la majorité, presque à l’unanimité, qu’il n’y a pas de Dieu.

Tous ces fantômes disparurent, et je restai seul avec Hugo.

‑ Oh ! vois, lui dis‑je, dans quel dénuement est aujourd’hui l’esprit humain. Enterrer sans Dieu !… Et pourtant ils sont excusables !… Tu as parlé de Dieu et de notre patrie éternelle un peu en style de rhétorique, permets‑moi de te le dire. Ces hommes sont sincères : le XVIII° siècle a porté ses fruits. Ce que tu as dit leur a paru du mensonge. Il faut une foi véritable… Quelle est ta foi ?


Vous appréciez l'humour de Leroux, mon lecteur ? J'imagine le film tragique qu'on pourrait faire à partir de cette scène : la pauvre Louise, le grand poète un peu bourgeois, l'anarchiste violent, le sage Leroux qui prend la défense de Hugo, mais pas tout à fait car son Dieu immanent n'est pas celui de l'Église que Voltaire a combattu...


Photo : le manuscrit du discours de Hugo.

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