Giono, la pandémie et les boucs émissaires


Quelle ressemblance y a-t-il entre Thucydide, Boccace, La Fontaine, Thomas Mann, Camus et Giono, mort il y aura bientôt cinquante ans ? Langue au chat, mon lecteur ? La description d'une pandémie ! Je ne sais plus si Camus a décrit la mise au pilori de boucs émissaires. Pourquoi Angelo grimpe-t-il sur les toits de Manosque dans Le Hussard ? Parce que, poursuivi par une meute humaine prête à l'écrabouiller, il a eu la chance que la porte contre laquelle il s'était plaqué veuille bien s'ouvrir sur l'escalier d'une maison bourgeoise. On l'avait pris pour un empoisonneur de fontaines parce qu'il était un étranger et parce qu'il avait de belles bottes de cavalerie. Prisonnier des toits, il assiste au lynchage d'un homme moins chanceux que lui. Quand la victime ne bouge plus, une femme tenant quelque missel dans une main vient même planter son talon dans son orbite, tombe et appelle au secours...

Nul n'a mieux décrit que René Girard la mise à mort d'un bouc émissaire quand il y a le feu au lac, catastrophe naturelle, épidémie, etc. On pense immédiatement à l'antisémitisme après la crise de 1929, au pogroms qui suivaient les poussées de peste noire au Moyen Âge. Relisons aussi le chapitre VI de Candide où Voltaire moque les autodafés qui suivirent le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 : "Le lendemain, la terre trembla à nouveau avec un fracas épouvantable... " !

Mais il y a autre chose que Giono a tenu plus secret. Angelo finit par comprendre qu'il a été désigné à la fureur populaire par un manipulateur qui n'est autre que Giuseppe, son propre frère de lait. Giuseppe est un révolutionnaire carbonaro comme Angelo, qui a pris en main l'organisation de la résistance au choléra à Manosque et qui en profite pour faire éliminer ses ennemis politiques, un crime parfait. Giono vise en réalité les staliniens auquel il a eu personnellement affaire quand il a été pourchassé par Aragon et le PC à la Libération. Angelo, lui, provoque en duel ses adversaires au lieu de les poignarder dans le dos, et c'est justement ce qu'on lui reproche. C'est d'ailleurs dans un duel au sabre qu'il finira par tuer Giuseppe.

Je ne sache pas que l'actuelle pandémie ait jusqu'à aujourd'hui trop provoqué de poursuites de boucs émissaires et c'est à l'honneur de notre époque. Notre Président a dit que le virus n'avait pas de passeport. Un homme fait exception, le Président américain qui a osé dire que le virus était étranger.


Photo : Angelo sur les toits de Cucuron.


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