Milan capitale de la mode et du design


Ma première vision de Milan, c’était en décembre 1970 à la faveur d’un changement de train pour Florence en pleine nuit : que des boulevards courbes et déserts, faiblement éclairés, avec les volets roulants des commerces abaissés et des rails de tramway. J’ai oublié de dire que j’étais encadré par deux très jolies filles. Au petit matin, un homme de quelque importance a pris place en face de nous dans le compartiment, tout frais, parfumé et bien peigné, une pochette brodée sur la poitrine. Il a éternué subitement et a dû ramasser sa pauvre pochette en s’écriant : Accidenti ! Notre journée italienne commençait.

La ville de Milan est à mon sens à l'inverse de son Duomo, cette bijouterie gothique rutilante : austère et dépourvue de l'ostentation baroque du sud. C’est pourtant la capitale mondiale de la mode et du design. J’ai eu deux émotions esthétiques qui ne doivent rien à l’art contemporain, tout en étant absolument contemporaines. Nous avons admiré de nuit les vitrines de la via Montenapoleone, de la via della Spiga, de la via Santo Spiritu, etc. Excellence des grandes marques de couture. En matière de design, le showroom de Boffi que nous avions tant admiré la dernière fois a été complètement éclipsé par son vis-à-vis, Salvatori, qui fait des salles de bain en marbre gris ou brun dont la surface a été travaillée, striée, martelée de cent façons. Mode ou design, tout est admirable, les matières, les formes, la présentation, les éclairages.

J'ose dire qu'il y a deux sortes d'artistes aujourd'hui, qui se tournent le dos : les créateurs de mode et de design qui ont la beauté comme but et les créateurs d'art contemporain, obsédés par le trash. Les deux, d'ailleurs, sont un business.

Faut-il condamner le luxe si on a, ce qui est la moindre des choses, une fibre sociale ? Rousseau le faisait déjà contre Voltaire. Bourdieu soutient que le goût est arbitraire et n’y voit qu’un moyen de classement, d’appartenance à un milieu social, une poursuite sans fin de la distinction. Aucune hiérarchie légitime donc. Il y a terriblement de vérité dans sa description mais pas que. À parcourir les rues qui rayonnent devant la Scala, on est obligé de se dire qu'il existe une excellence du style et une barbarie de Bourdieu à y être aveugle. C’est comme si on niait l’excellence de la cuisine française, marocaine ou chinoise sous prétexte que seuls les riches en profitent.

Qu’est-ce que la beauté, demandait un jour Socrate ? Une belle jeune fille, lui répondait, tout feu tout flamme, un jeune homme non initié à la pensée conceptuelle. Je partage son avis, si on prend en compte qu’une belle jeune fille est le chef d’œuvre de l’évolution du vivant. J’ose affirmer que les plus grands couturiers prolongent le geste de Dieu quand ils habillent cette belle jeune fille et que les plus grands marbriers tirent le meilleur parti de la matière inorganique quand ils revêtent de marbre pâle la salle où, dans un parfait dialogue de la chair et de la pierre, elle se déshabillera pour prendre son bain.


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