"Vers Ispahan"


Ceci pourra intéresser bien des voyageurs, même ceux qui n'iront pas en Iran. Je viens de compléter mon voyage d'avril (voir mes billets) par la lecture du récit de Pierre Loti depuis le golfe persique jusqu'à la Caspienne en passant par les villes que j'ai moi-même traversées, Chiraz, Yazd, Ispahan, Téhéran, Cachan fondée par la sultane Zénobide, alias Shéhérazade, épouse du calife Haroun-el-Rachid.

C'était en 1900. Pierre Loti a traversé un pays encore intact de toute influence occidentale, non encore profané, dit-il, comme l'Inde dont il vient. L'islam absolu et "son suaire de plomb", les hommes avec de longs bonnets comme des astrologues, les femmes comme des fantômes noirs avec un loup blanc percé de deux trous. Il décrit une splendeur qui n'eut d'égale que celle du Japon de l'époque Édo malgré la décadence, les ruines jamais relevées. Il ne croyait pas que ces sublimes monuments dureraient encore bien longtemps.

Voyager en avion et même sur des autoroutes, c'est ignorer que la Perse est le pays le plus montagneux du monde, un terrible plateau aride, lieu de transit pourtant entre l'Orient et l'Occident, qu'on ne parcourait qu'en caravane, la nuit, sur des sentiers escarpés. Des milliers de caravansérails au confort sordide pour accueillir en sécurité voyageurs, bêtes et marchandises. Loques, ordures, charognes alentour. Opium destiné aux hommes à petits yeux. Compter 50 jours à dos de chameau ou de mulet de Chiraz à Téhéran. Loti l'a fait.

Il dit qu'il a toujours trouvé à s'entendre avec ses amis musulmans, décrit les enfants adorables, les vieux derviches à la barbe rouge, les mendiants une rose à la main. À côté des murs de terre éboulés et des ordures insupportables, les tapis de velours couleur lapis et safran, les sucreries, les émaux bleus et jaunes, les colonnes sveltes en bois de cyprès, les chapiteaux en forme de nid de frelon, et les jardins ! Des roses, des roses, des roses. Et puis des lys, des iris, des gueules de lion, des giroflées, etc., etc.

Il parle d'un peuple de penseurs et de poètes. Il a aussi vu à Chiraz les terribles processions extatiques de l'Achoura en souvenir de la mort d'Ali et de ses fils Hassan et Hossein. Mais aucune vie nocturne.

Et Ispahan, le joyaux de la Perse, avec ses coupoles et ses minarets au luxe inouï, sur la grand place de 200 mètres de long, le palais de Chah Abbas, le libéral, le Louis XIV de la Perse (mais un siècle avant quand même) en vieux style d'Assyrie aux colonnes frêles. Chah Abbas qui reconstruisit Ispahan après que l'effroyable Tamerlan y eut fait égorgé 200 000 personne en 2 jours !

La mosquée Impériale, son immense dôme bleu renflé comme un turban, son porche immense en cascade de stalactites bleues qui se partagent en myriades de gouttelettes de glace et de givre.

Le Tscharbag, Champs Élysées à huit voies bordé de platanes émondés en colonnes blanches aujourd'hui à moitié morts. On peut voir sur les miniatures les cavaliers dans tout leur apparat tenant leur monture le col très serré sous les yeux des belles au balcon.

Je prends ma conclusion dans la réception que le grand vizir de Téhéran offrit à Loti avant son départ dans une salle à manger toute meublée à l'européenne :

Quel erreur de goût ! Cette imitation, je la comprendrais chez des Hottentots ou des Cafres, Mais quand on a l'honneur d'être des Persans ou des Arabes ou des Hindous, ou même des Japonais, autrement dit nos devanciers de plusieurs siècles en matière d'affinements de toutes sortes, des gens ayant eu en propre, bien avant nous, un art exquis, une architecture, une grâce d'usages, d'ameublements et de costumes, vraiment, c'est déchoir que de nos copier.


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