Une visite à l'ambassade américaine de Téhéran


(jeudi 11 avril)

- Nous, en Iran, on aime le respect, nous a expliqué le garçon qui, à l’ambassade américaine transformée en Musée de la honte, commentait la capture de 66 otages américains pendant 444 jours en 1981.

- Nous aussi, me défendis-je.

- Oui, mais il y a des nuances, reprit-il, et il donna l’exemple de ces touristes qui, selon lui, ne viennent en Iran que pour profiter du taux de change. Il me paraît ombrageux, a dit Michèle.

Il faut reconnaître qu’il est bien mortifiant de voir passer sous son nez les liasses de billets destinées aux étrangers alors que le pouvoir d’achat des Iraniens est en chute libre et que les voyages à l’étranger deviennent impossibles même pour les favorisés, à supposer qu’ils aient un visa. Nous, on l’a eu en 5 minutes à l’aéroport pour 75 euros.

Et puis, il ne faut pas oublier que, de concert avec les Américains, les chiens d’Anglais, comme les appelle notre voisin, ont renversé le Docteur Mossadegh, quand il a nationalisé la British Petroleum, et remis à sa place le shâh, ce collabo ! Ils bombarderont pareillement Suez en 56 quand Nasser nationalisera le canal.

La vie de l’Iran se résume beaucoup depuis la fin du XIX° siècle à un conflit entre modernistes et traditionalistes. Continuer à se soumettre à la religion traditionnelle ou se soumettre à la nouvelle religion, celle du Progrès, terrible dilemme ! C’est à vrai dire la même chose dans tous les pays non-européens, qui se sont modernisés de gré ou de force. En Chine, ce fut à coups de canon. L’histoire a joué un bien mauvais tour à l’humanité en permettant un tel différentiel, comme disent les mécaniciens, dans le rythme d’accès à la modernité.

Je crois qu’avec sa Psychanalyse de la colonisation, Octave Mannoni a vu juste en disant qu’avec la colonisation, les Malgaches avaient renoncé à la dépendance envers les ancêtres mythiques au profit d’une dépendance, moralement parlant, envers les Français. Mutatis mutandis, ce dut être la même chose au Japon, en Chine, en Inde, en Afrique noire et dans les pays musulmans.

Voyager en Iran, c’est toucher du doigt les délices de l’exquise civilisation musulmane si admirée par Nietzsche : beauté de l’architecture, du mobilier, des jardins, de la calligraphie, du vêtement, etc. Le dilemme est donc : se soumettre ou résister, avec tout ce que ça implique en termes de pudeur et de respect, conserver les formes traditionnelles de la famille, vivre trois générations sous le même toit, etc. L’islam est la plus résiliente des civilisations. Chaque visite dans les souks dit à quel point le mode de vie ancestral s’est perpétué.

J’ai pensé à ça parce qu’il n’y a pas de mendicité en Iran. Et pourquoi n’y a-t-il pas de mendicité en Iran, malgré une bien maigre Sécurité Sociale ? Réponse : grâce à la solidarité familiale, laquelle s’ajoute à la solidarité de voisinage et à celle de la mosquée alimentée par la zaqat.

Si j’étais iranien, je me demande bien si je serais moderniste ou traditionaliste. Je déteste tellement l’individualisme et la matière plastique ! Je crois bien que je suis en train de succomber au syndrome de Stockholm...

(à suivre)

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