L’intérêt souverain


Ceci est le titre d'un livre de Frédéric Lordon que Jean-Pierre m'a invité à lire et qui me confirme dans ce que je pense depuis longtemps en matière de relations humaines : au début est l’intérêt, le prendre, l’égocentrisme. C’est la nature et il n’y a pas lieu de s’en offusquer. Quand je croise un de mes semblables, je sais bien qu’il est tout tendu vers la recherche de sa sécurité et de son plaisir. Ça ne m’est pas difficile de le deviner puisque moi aussi, je suis comme ça.

Et pourtant, même si parfois, ça dégénère, le plus souvent, les relations sont pacifiques et même agréables, on laisse passer l’autre, on dit pardon quand on a bousculé, on paye le prix indiqué, on multiplie les bonnes paroles et les compliments, on rend de petits services à droite à gauche.

C’est donc que la société a réussi à jeter un tabou sur l’action de prendre : on doit attendre qu’on vous donne. On ne prend pas, on reçoit et on vous donnera parce que vous avez vous-même donné. La règle est donc l’échange. C’est une question de vie ou de mort car si chacun se précipitait sur la carcasse, la violence ne connaîtrait pas de limite. Alors, c’est chacun son tour, chacun à son tour. Priorité à droite.

Lordon dit que c’est la société qui impose des lois, que ce soient les gendarmes ou la morale. C’est évident, mais il ne fait pas oublier que la société, c’est nous. Ôtez les individus et il n’y a plus de société ! C’est donc d’abord la logique de la vie qui fait qu’on a intérêt à partager le trottoir avec celui qui vient dans l’autre sens. La collision pourrait être fatale. La logique de la vie nous oblige sans cesse à évaluer le coût d’une prise trop directe. Un 7° sens nous permet de calculer les gains et les pertes en une fraction de seconde

La générosité pure n’existe pas. On a intérêt à être généreux. On joue la comédie de la générosité pour éviter la violence, parce qu’on est plus fort si on a des alliés, parce que la paix vaut mieux que la guerre, parce que l’amitié et l’amour sont des sentiments agréables.

C’est triste de dire que l’intérêt mène le monde, que la générosité et l’altruisme ne sont que des mystifications ? Pas tant que ça ! D’abord, il est réjouissant d’être réaliste. Ni le christianisme ni le communisme n’ont réussi à construire une société sur l’altruisme. Partout la corruption s’est manifestée, preuve qu’on avait visé trop haut.

Mais la bonne nouvelle de ce spinozisme, vous savez, le conatus, cet instinct vital, c’est qu’on peut faire de l’altruisme avec de l’égoïsme et que l’intérêt bien entendu consiste à cultiver l’amitié, le plus réjouissant des sentiments, comme dit Paul Diel.

Et si ça me fait plaisir à moi d’avoir des amis, d’entretenir des bonnes relations avec mes voisins et même de faire un peu la charité à des inconnus, qu’avez-vous à y redire, mes lecteurs idéalistes amateurs de belles histoires ?


Photo : dessin de Faustine, mars 2019.

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