À quelle génération vous appartenez ?


Hier soir, vers la fin de la réunion d'Old Up, le docteur Grillo s'est tourné vers moi et m'a demandé ce que la littérature avait à dire. J'ai proposé ce que j'avais sous la main, une réflexion sur le thème des générations.

Albert Thibaudet a écrit une Histoire de la littérature française à partir de cette notion, c'est-à-dire sur ce que partagent les jeunes gens qui, à 20 ans, ont été exposés, comme on le dit d'une photo argentique, à un événement historique fort comme août 14, juin 40, l'année 56, mai 68 ou la chute du mur de Berlin. Les générations en ce sens n'ont pas besoin de se suivre à intervalle régulier. C'est l'histoire qui commande, à son rythme, avec ses grandes ponctuations qui marquent les consciences au moment où elles s'ouvrent au monde, à la sortie de l'adolescence. La notion de génération est donc au croisement d'un phénomène bio-psychologique et de l'histoire.

La génération 68 occupe une place singulière. Elle se trouve au point d'intersection de deux courbes qui se croisent au cœur des 30 Glorieuses. La courbe de l'Europe est apparemment ascendante : elle a réussi sa reconstruction après le désastre des deux guerres mondiales et se met à dépasser le standard de vie d'avant guerre : le frigo, la voiture dans chaque foyer, etc. Mais une autre courbe, descendante celle-là, correspond à la déconstruction systématique des normes en vigueur. En quelques années, le rock, le structuralisme et les barricades de Mai mettent à bas des valeurs politiques, morales, familiales, religieuses, esthétiques séculaires.

Un mot sur le structuralisme, qui conteste jusqu'au principe même de l'histoire puisque avec deux guerres mondiales, avec le Goulag et Auschwitz, avec les guerres d'Indochine et d'Algérie, la France et l'Europe n'ont pas tenu la promesse des Lumières. Cela donne Lévi-Strauss, Foucault, Derrida, Barthes, Althusser, Bourdieu, Deleuze. Par une sorte de coup de folie, ce n'est pas seulement l'idée de progrès qui est contestée, c'est la notion-même d'histoire, l'historicité, qui est refusée au profit de structures synchroniques impersonnelles.

La poussière est aujourd'hui retombée et il ne reste pas grand chose de l'anti-historicité structuraliste mais nous vivons encore dans le deuil des grandes espérances. Chez les intellectuels en tout cas la critique du Pouvoir, héritée de Foucault, et la critique de la Domination, héritée de Bourdieu sont toujours aussi virulentes, non sans provoquer des retours réactionnaires et nationalistes inquiétants.

(À suivre)

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