Vous voulez vivre, oubliez !


Vous pensez peut-être, mon cher lecteur, que ce serait de l’ingratitude d’ignorer les héros et les martyrs à qui nous devons ce que nous sommes ? Si nous vivons libres en France sans risquer d’être tirés du lit à 4 heures du matin par 2 gendarmes parce que nous avons dit un mot de trop, nous le devons peut-être au général de Gaulle et aux résistants qui ont préparé et aidé le débarquement des Américains. Nous avons un devoir de mémoire. Bien sûr, bien sûr.

Mais prenons un deuxième exemple dans le roman de George Sand, La Comtesse de Rudolstadt. Dans son château de Bohème, Albert de Rudoltsadt vit dans la fidélité à la meilleure tradition, celle des hérésies, qui ont mené les premières luttes contre la théocratie et l’Inquisition, préparant l’œuvre des Lumières, de la Révolution et de la République. Albert hait les papes et fait des sermons renouvelés de Jean Huss brûlé vif par l’Inquisition, trois siècles plus tôt. Véritable hérétique, il professe que Satan est en réalité le protecteur du genre humain, et que Saint Michel qui l’a précipité dans les ténèbres est le véritable démon. Albert connaît les siècles passés par le menu et affirme même y avoir vécu, ce qui effraye toute sa famille. Il lui arrive de disparaître dans les oubliettes du château pour reparaître, comme si de rien n’était, au bout d’une semaine. La fraîche et charmante Consuelo est attirée par la profondeur du caractère d’Albert, mais entreprend de corriger son exaltation :


Le temps du zèle et de la fureur est passé. Dieu nous commande le pardon et l’oubli. Cette mémoire scrupuleuse et farouche, Dieu s’en offense. Tu remontes le cours des âges avec un orgueil impie ; tu aspires à pénétrer les secrets de la destinée ; tu crois t’égaler à Dieu en embrassant d’un coup d’œil et le présent et le passé. Attache-toi à rendre féconde et humaine cette vie présente que tu méprises.


George Sand illustrait un mot de son ami, Pierre Leroux : Vous voulez vivre, oubliez ! Car vivre, c'est changer. Plutôt que de rester dans la rancune, le ressentiment et la rumination.


On ne peut se jeter le massacre de la Saint-Barthélémy à la figure tous les 24 août ! Il y a un livre de Patrick Chamoiseau qu'on fait lire aux élèves de Troisième à Fort-de-France, Le vieil homme et le molosse, où on voit un esclave fugitif poursuivi dans la jungle par des chiens féroces qui finissent par le rattraper. Vous imaginez les dégâts dans l’esprit d’une innocente petite métisse aux belles tresses !

J’ai eu un grand professeur de linguistique à Aix qui s’appelait Jean Stéfanini et qui effrayait tous les étudiants en leur disant qu’ils devraient feuilleter le Bloch et Wartburg d’une main diurne et nocturne. Le Bloch et Wartburg, c’est un terrible dictionnaire étymologique de la langue française de plus de 1000 pages. Lui, le savait par cœur et ne cessait d’arpenter les marches du grand amphi, sans se retourner, le pouce passé dans ses bretelles. Eh bien, un jour, il nous a encore plus étonnés en demandant s’il y avait parmi nous des étudiants qui croyaient qu’on comprenait mieux le sens des mots quand on connaissait leur étymologie. Beaucoup comme moi avaient fait du latin et du grec et on leur avait mis dans la tête depuis le début que l’étude des langues anciennes permettait de mieux comprendre le français. Il nous a alors expliqué que les langues étaient vivantes et que c’étaient les usagers qui avaient raison et pas les professeurs.

Depuis ce temps, je suis structuraliste et je dis qu’il faut oublier l’histoire.


Photo : Jean-Michel Basquiat vu à la Fondation Vuitton.

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