"Je ne serai pas père de famille"


Ce billet est la réponse à l'enthousiasme conjugal de Renée dans mon billet précédent. J'aurais pu donner la parole à son amie, la romanesque Louise : je la donnerai à Nerval dans sa nouvelle la moins lue et la moins comprise, Jemmy. Les meilleurs spécialistes ne savent que faire de cette nouvelle étrange. On est en effet bien loin du Valois. C'est l'histoire d'une jeune Irlandaise enlevée par de féroces indiens dans l'Ohio. On s'attend à la voir clouée au poteau de torture. Mais pas du tout... Elle réussit à épouser le chef de la tribu, Tomahawk, et le gouverne de telle façon que le couple se trouve au bout de quelques années à la tête d'une riche propriété. Les dernières lignes néanmoins sont d'un réalisme presque insoutenable. Voyez plutôt :


Le voyageur remarquera une grande habitation construite en madriers, flanquée de granges et d’écuries, environnée de superbes champs de maïs et de prairies sur lesquelles paissent de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter des vergers remplis d’arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles d’un teint rouge clair, et vêtus comme s’ils sortaient du magasin de Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l’église ; ils lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s’accommode parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s’il fera de ses fils aînés des avocats ou des docteurs.


On croira à un copier/coller de Balzac si on ne saisit pas l'ironie assassine de ces lignes. Nerval vient de décrire la satisfaction du bourgeois repu et l’american way of life dans toute son horreur ! L'horreur économique, comme dira Rimbaud.

Nerval est obsédé par le mariage. Son père a dû lui mettre la pression pour qu'il se décide à s'établir mais Gérard préférait le théâââtre, des amours chimériques et le culte des déesses païennes... ! Il raconte sans arrêt des histoires de mariage raté comme dans la charmante Sylvie qui se termine par ces mots : "Là était le bonheur peut-être. Cependant..." Tout est dans le cependant... qui est en réalité un Tout sauf ça !

On est en plein manichéisme, n'est-ce pas, mon lecteur bien pondéré, comme si, dans la vie, on n'avait le choix qu'entre un hideux embourgeoisement ou la passion échevelée.

Nerval s'est réincarné dans Vernon Subutex, le héros de Despentes, dont la boutique de disques vinyle de rock a été ruinée par le numérique et qui clochardise avec des envolées comme DJ dans de folles raves parties.

Mes autres billets
Tag Cloud
  • Grey Facebook Icon
  • Grey Twitter Icon
  • Grey Google+ Icon
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now