• Grey Facebook Icon
  • Grey Twitter Icon
  • Grey Google+ Icon

Les fourchettes de Montesquieu

June 28, 2018

Je ne sais pas si on voit bien les couverts sur la photo. En allant voir ma tante Jeanine à l'île d'Oléron, on a quitté l'autoroute un peu avant Bordeaux pour visiter le château de la Brède. La famille de Montesquieu l'a occupé pendant neuf siècles jusqu'à ces dernières années. Le château médiéval avait été ouvert sur l'extérieur à la Renaissance mais remis dans le goût médiéval au XIX° siècle en beaucoup plus lourd évidemment.

La guide nous a expliqué que le baron faisait placer les cuillères tournées vers la nappe, à la française, et les fourchettes à l'anglaise, pointes en haut, une tradition remontant à l'occupation anglaise de la région jusqu'à la Guerre de 100 ans. Ce détail m'a fait comprendre que le génial auteur des Lettres persanes et de L'Esprit des lois était anglais et protestant mais la guide n'a pas compris ce que je voulais dire dire quand je lui ai demandé si Montesquieu était bien catholique.

Sa femme était protestante, il fit arranger un jardin à l'anglaise dans son parc, visita l'Angleterre, et prit la monarchie constitutionnelle pour modèle. D'où pouvait lui venir la délicieuse ironie de son roman épistolaire et sa géniale idée des contre-poids en politique, l'idée que le pouvoir arrête le pouvoir ? Certainement pas de Versailles ni du pape, bien qu'il fût un grand seigneur.

En voyant la disposition des fourchettes au château de la Brède, j'ai donc pensé à la conférence que Pierre Leroux prononça devant des proscrits en 1853 à Jersey en présence de Victor Hugo :

 

Ce n’est pas la tradition catholique et absolutiste, mais la tradition réformée qui a fait la grandeur de la pensée française, de la Renaissance aux Lumières. Descartes préféra vivre en Hollande, comme Bayle et Spinoza. Corneille, Molière, La Fontaine appartiennent au premier XVII° siècle, celui de Louis XIII et de la Fronde, et avaient sucé le lait de La Boétie, de Montaigne et de Charron, ces protestants restés en France et devenus sceptiques. Alceste est un janséniste et Joad condamnant Athalie a les accents de Port‑Royal. Au XVIII° siècle, Montesquieu et Voltaire furent des penseurs « anglais ».

Vous voyez, je l’espère, que la part de la Réforme dans ce qu’on a appelé la philosophie du XVIII° siècle est immense ! Et nous n’avons pas encore parlé du citoyen de Genève ! Ah ! pour celui‑là, Messieurs, c’est la Réformation elle‑même qui rentre en France, sous la forme philosophique.

D’où vient‑il, en effet ? Où a‑t‑il commencé à sentir, à penser ? D’où naissent toutes ses inspirations ? Où a‑t‑il appris la sagesse ? Qui l’a instruit dans la politique ? D’où lui vient même son style et sa poésie ?

Messieurs, allez à Genève voir la statue de Rousseau au bord du lac, cette statue autour de laquelle, tous les ans, les enfants de la ville font une procession. Allez lire l’inscription que la reconnaissance de ses concitoyens a gravée sur la petite maison où il vit le jour. Rousseau, Messieurs, c’est le fils des exilés qui rentre en vainqueur dans le pays de ses pères ; c’est le Français libre qui parle aux Français esclaves.

Qu’est‑ce que Le Contrat social ? Et Le Vicaire savoyard ? C’est la Réforme.

Ai‑je besoin de rien ajouter ? N’ai‑je point prouvé, de la façon la plus incontestable, qu’il n’y a pas une des cimes, soit du XVII°, soit du XVIII° siècle, qui n’ait senti le souffle vivifiant de l’esprit de Luther ?

 

Le souffle vivifiant de l’esprit de Luther... Qu'en pensez-vous, mon cher lecteur ? La belle allitération ! Et quelle perspective historique !

 

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Mes autres billets

L'acide et le miel

14 Nov 2019

1/10
Please reload

Tag Cloud
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now