Pâques et les poiriers en fleurs


J’ai pensé, cher lecteur chrétien ou inchrétien, vous offrir à l’occasion de Pâques un beau texte de Proust que vous ne connaissez peut-être pas. Le narrateur de la Recherche est sorti de Paris par le chemin de fer de ceinture en compagnie de son ami Saint-Loup qui se réjouit de lui présenter sa maîtresse, mais il est stupéfait de découvrir que "le petit morceau de visage" de la femme que Saint-Loup aime à la folie est celui d’une petite pute que tout le monde pouvait jadis avoir pour 20 francs ! Quel rapport avec Pâques, vous demandez-vous, lecteur de peu de foi ?

Le lien est établi par l'apparition de poiriers en fleurs dont l'innocente blancheur bouleverse le narrateur. La floraison des poiriers est donc comparée à la résurrection du Christ et cette floraison et cette résurrection sont elles-mêmes rapprochées de la passion amoureuse. Au lieu donc de souligner l’illusion amoureuse, comme il l’a fait 36 fois dans la Recherche, le narrateur se met à évoquer sa propre illusion à avoir ignoré la puissance de l’amour et se compare à la pécheresse qui avait pris le Christ pour le jardinier le jour de la résurrection :


Ne m’étais-je pas trompé comme Madeleine quand, dans un autre jardin, un jour dont l’anniversaire allait bientôt venir, elle vit une forme humaine et « crut que c’était le jardinier » ? Gardiens des souvenirs de l’âge d’or, garants que la promesse que la réalité n’est pas ce qu’on croit, que la splendeur de la poésie, que l’éclat merveilleux de l’innocence peuvent y resplendir et pourront être la récompense que nous nous efforçons de mériter, les grandes créatures blanches merveilleusement penchées au dessus de l’ombre propice à la sieste, à la pêche, à la lecture, n’étaient-ce pas plutôt des anges ? J’échangeais quelques mots avec la maîtresse de Saint-loup. Nous coupâmes par le village. Les maisons du village étaient sordides. Mais à côté des plus misérables, de celles qui avaient l’air d’avoir été brûlées par une pluie de salpêtre, un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cité maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant largement sur elles l’éblouissante protection de ses ailes d’innocence : c’était un poirier en fleurs. » (Pléiade, éd. Clarac, II, p. 157)


Je me suis souvent interrogé sur ce texte que Jacques aimait beaucoup. Proust ne croyait pas plus à Dieu qu'à l'Amour mais il croyait à la Beauté, que ce soit celle de la nature ou celle de la littérature. Ici, le sens circule dans toutes les directions et Proust semble faire quelque concession à Stendhal au point d’avoir recours à la même métaphore que lui aux mines de sel de Salzbourg pour décrire la cristallisation amoureuse.

Photos : dernière promenade avec Jacques, à Venasque, le 9 avril 2014, quelques jours avant sa mort. Cerisiers en fleurs et fontaine À la France.


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