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Ce que peut le roman

March 5, 2018

 

En marge de l’histoire d’Anna Karénine, Tolstoï a décrit deux superbes tours de kaléidoscope comme la vie en offre soudain. Première configuration : Constantin Lévine adore Kitty sans oser l’approcher et souffre qu’elle en aime un autre. L’amoureux transi finit cependant par se faire aimer et par épouser Kitty avec d’immenses débordements d’émotion. Deuxième configuration : après quelques mois de mariage, Lévine se surprend à se quereller avec sa femme quand il a des sujets de contrariété. Et puis, lui qui écrit un traité d’agronomie, il lui en veut de son inculture et de ne s’intéresser à rien en dehors de la maison. Aussi est-il furieux quand elle tient absolument à l’accompagner dans un voyage auprès de son frère mourant. Quel embarras ! Troisième configuration : Lévine est complètement paniqué en découvrant son frère décharné dans un lit et une chambre sordides. Il ne sait que dire ni que faire. Kitty prend la situation en main, lave, change et borde le mourant, lui parle comme à un enfant, entretient la chambre et restaure l’humanité.

Pascal a raison : il y a des ordres « différant de genre », qui ne communiquent pas. Intellectuellement Lévine est très supérieur à Kitty, mais IRL (in real life), c'est elle qui le domine quand il en est amoureux et quand elle sauve la situation. Il me semble qu’il y a de grandes conclusions à tirer de cette histoire : une définition de l’intellectualisme, cette intelligence hors sol qui s’avère impuissante quand il s’agit d'assurer.

« Le roman explore cette part du réel que l’intelligence conceptuelle manque inévitablement », écrit Alain Finkielkraut (Un cœur intelligent) à qui j’emprunte deux autres exemples tirés des romans de Henri James.

Washington square raconte l’erreur d’un père brillant et fortuné qui écarte le prétendant de sa fille car il la sait sans grâce et ne se trompe pas en croyant que c’est à son argent qu’on en veut.

De même dans Un Amour à Florence, un célibataire exigeant s'est montré trop méfiant envers une aventurière qui tentait de l'approcher (mais un Anglais a épousé la fille qui ressemble à la mère et a trouvé le bonheur).

La fille sans grâce et le célibataire exigeant vieilliront solitaires. Le mieux est souvent l’ennemi du bien et le médiocre vaut mieux que le pire. Le coureur de dot aurait pu faire, après tout, un mari d’assez bonne compagnie et l’aventurière s’assagir et meubler la vie du solitaire en y mettant du piquant. On peut avoir tort d’avoir raison. Voilà ce que peut montrer la finesse d’un grand roman.

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