Quelle religion pour 2018 ?


Sacrifier au rituel des vœux ? Mais quelle consistance leur donner ? Alain Caillé vient de me souffler la réponse dans les dernières pages d’un article paru dans la Revue du MAUSS du premier semestre 2017 consacrée au Retour du religieux. Alain résume notre situation en un raccourci anxieux : l’économie a pris la place du religieux. Le problème, c’est que l’économie attise les conflits alors que l’une des tâches du religieux était de les brider. De là à espérer un retour du religieux en Europe, il y a un pas en terrain miné qu’Alain n’hésite pas à sauter.

Il sait bien que cela contrarie le mouvement vers l’autonomie accompli depuis cinq siècles en Europe : les modernes ne supportent plus qu’aucun dieu leur dicte leurs lois. Seulement, écrit Alain, « la grande question posée par la modernité est de savoir si la dynamique de la démocratie, par principe en lutte contre toutes les formes d’hétéronomie, pourra aller jusqu’à son terme et s’accomplir sans sombrer dans une hybris généralisée qui l’anéantirait. » La réponse est malheureusement non… Nous voyons bien que la quantité de corruption n’a jamais été aussi grande dans le monde et que la concurrence des producteurs entre eux et celle des consommateurs entre eux est en train de ruiner la planète.

Alain écrit donc bravement que « l’aspiration à une politique débarrassée des religions se révèle autodestructrice » et conclut : « Il n’y a pas, il n’y aura pas d’Europe possible sans une quasi-religion, sans une religion civile de l’Europe. » Une quasi-religion, une religion civile, qu’est-ce à dire ? Pour être respectée du plus grand nombre, une loi doit être sacrée, c’est-à-dire au dessus de toute discussion. Et pour être indiscutables, les religions avaient fait passer leur origine pour extérieure à l’humanité, ce qui fait dire à Alain que « l’hétéronomie est la condition du maintien de l’hybris dans des proportions raisonnables. »

Nous voilà bien embêtés, coincés que nous sommes entre la nécessité de plus en plus évidente d’une autorité extérieure indiscutable capable de faire respecter la Loi et l’impossibilité de faire revenir l’histoire en arrière vers des formes de soumission désormais inconcevables. Sans parler des querelles interreligieuses de plus en plus agressives depuis quelques années. Existe-il une porte de sortie ? Il nous faut, dit Alain, « inventer une forme de transcendance immanentiste. »

Mais nous l’avons déjà, cette transcendance dans l’immanence ! C’est exactement l’expression utilisée par Jacqueline Lalouette dans Les 100 mots de la République dont je vous entretenais la semaine dernière, chers lecteurs. La religion républicaine voulue par Rousseau, Robespierre, Michelet, Jules Ferry, Jaurès, de Gaulle, etc., était à la fois transcendante aux individus mais immanente au monde : le 14 juillet, la devise républicaine, La Marseillaise, les 11 novembre et 8 mai, la flamme du soldat inconnu, les monuments aux morts, la déclaration des droits, la Constitution, le mariage et les funérailles civiles, le Panthéon, Jean Moulin... Je ferai remarquer au sujet du Panthéon que les grands hommes, les Pères fondateurs de la République, incarnent la transcendance immanente d’une façon qui n’est pas foncièrement différente du culte des morts des sociétés archaïques.

Je sais bien que la pensée d’Alain se développe à l’échelle de notre planète menacée par les rivalités humaines. C’est peut-être le cas de dire que la religion immanente dont nous avons besoin nous tombe du ciel, au sens propre de ce mot, sous la forme d’une injonction à résister au réchauffement climatique produit par l’excès de CO2 dans l’atmosphère. Il me semble que les pouvoirs publics ont la responsabilité de procéder à une mobilisation générale des citoyens au lieu de se contenter de réunions au sommet. Une méditation sur notre mode de vie quotidien serait capable de viser en même temps trois besoins essentiels, la préservation du climat, la santé individuelle, la convivialité.

La religion écologique nécessaire passe par la mobilisation des religions instituées. Le pape François a montré le bon exemple avec son Encyclique écologique Laudato Si consacrée à notre maison commune, la Terre. Il me semble que, quand la patrie est en danger, il ne faut pas trop se disputer sur la transcendance et l’immanence. Ce que nous savons, de menace certaine, que le Président américain est le seul à contester, c’est que les hommes ont offensé les puissances célestes en mésusant de leurs bienfaits. Alors laissons les experts en balistique discuter de l’altitude exacte de ces puissances célestes et réclamons des autorités religieuses qu’elles se secouent et qu’elles s’entendent avec Nicolas Hulot et avec les Convivialistes pour formuler une parole mobilisatrice commune ! Voilà ce que je nous souhaite pour 2018.

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