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Du style

October 4, 2017

 

La lecture du livre de mon collègue et ami Philippe Jousset, En proie aux mots (Hermann, 2012) m'a fait un plaisir que j'aimerais vous faire partager. Le titre annonce l'idée que la littérature est la continuation de la chasse par d'autres moyens. Ne suit-on pas un récit comme on poursuit un animal à la trace ?

Philippe est un stylisticien qui affirme que le style, cette façon de faire ce qu'on fait, est une réalité transversale qui n'intéresse pas seulement l'écriture et la lecture. Le style est une réalité mondaine avant d'être littéraire. On peut faire la lecture d'un paysage, d'un événement politique ou du visage buté d'une maîtresse qui vous file entre les doigts aussi bien que de La Recherche du temps perdu. Voulu ou pas, le style est partout dans nos vies.

Philippe se mobilise contre la conception immanente et autonome de la littérature si fréquente à l'université. Il est impossible d'appréhender la littérature sans convoquer la psychologie, l'histoire, l'anthropologie, etc. La stylistique n'est pas viable comme discipline séparée. Le style n'est pas une superstructure qui viendrait s'ajouter à un propos préexistant, une finition ornementale. Il résulte au contraire d'une invisible synthèse bio-psycho-sociale largement subie par l'auteur. La lecture est donc une expérience de la profondeur et il serait dommage que les études littéraires s'en tiennent à la surface des textes, à leurs formes extérieures.

Quelles que soient les spécificités de la littérature, les professeurs auraient tort de ne pas comprendre que sa pratique est une activité parmi toutes les activités humaines, lesquelles l'habitent de plein droit : chasser, manger, faire l'amour, jouer, contempler, fuir, etc. La vie est dans la littérature comme la littérature est dans la vie.
Philippe a des formules d'une ironie cinglante pour satiriser l'erreur d'échelle commise par les gens du sérail quand ils dédaignent ceux ignorent leurs minuties. L'usage de la littérature, soutient-il, est une addiction parmi d'autres qu'il serait sot de croire indispensable à l'amélioration de la race, une perversion admissible à condition de ne pas l'ériger en norme universelle. Aucune barrière de feu ne sépare les textes et la réalité, contrairement à ce que prétend Proust dans "la courte fable des deux moi". Il suffit de visiter l'arrière-boutique des auteurs pour s'en convaincre.

Mais dans sa grande tolérance, Philippe accorde que "l'exercice académique et la cuistrerie sont des arts mineurs qu'on n'est pas obligé de vouloir éradiquer coûte que coûte" (p. 119). On perd juste beaucoup de peine à vouloir "réapprendre par hiéroglyphes à des lecteurs une langue qu'ils connaissent spontanément". Le gain de bien des lectures savantes est à la vérité maigre ou nul, rapporté à une intelligente lecture spontanée.

L'auteur est un chasseur chassé qui est saisi par son style au moins autant qu'il le choisit. Philippe renvoie ici au concept bourdieusien d'habitus et, paraphrasant Pascal, écrit que "le poète dit ce qu'il comprend du monde et ce qui, dépassant sa compréhension, atteste qu'il est "compris" dans ce qu'il dit, atteste de sa participation, autrement dit" (p. 87).

Il me semble donc que si d'une main, Philippe semble découronner la littérature en lui retirant le statut sacré que le romantisme et le structuralisme lui ont décerné, c'est pour mieux la rehausser d'une autre en montrant qu'au plus profond, à savoir jusque dans sa littéralité stylistique, elle réverbère la vie dans toutes ses dimensions.

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