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Découronner Homère ?

September 28, 2017

 

À la suite du colloque Extension du domaine de la littérature qui s'est tenu à Marseille il y a 10 jours, je viens d'avoir un dialogue intéressant avec une collègue australienne au sujet des ateliers d'écriture, pratique qui se développe en France et dans les départements de littérature française un peu partout dans le monde. Anne Roche et Jean-Marc Quaranta en sont les initiateurs à Aix. Françoise Grauby fait valoir que l'écriture passive pratiquée d'ordinaire par les étudiants gagnera beaucoup à être complétée par une écriture créative. Entendons par écriture passive le commentaire des œuvres canoniques, comme on dit, sous forme d'explication ou de dissertation. Un nouveau mai 68 se prépare-t-il dans l'enseignement de la littérature ? Je le souhaite vivement. Nous souffrons trop, à mon sens, de la littéralité et de l'autoréférence que le structuralisme nous a laissés en héritage. Il est temps que l'enseignement de la littérature redevienne transitif.

Une remarque cependant, demandai-je à Françoise : "N’invitez-vous pas quelque peu à découronner les grands textes ? La question est à mon sens d'ouvrir les études de lettres à la vie réelle que le structuralisme avait par trop congédiée sans renoncer à assurer la transmission des  textes patrimoniaux. Ce ne sera pas facile pour des raisons d’emploi du temps…"

Françoise me répond : "Découronner les grands textes, oui, c’est un peu cela, ce qui revient pour moi à débattre de qui a attribué les couronnes en premier lieu. Je conçois mon cours comme complémentaire, visant à interroger justement l’idée de patrimoine et de transmission."

Lors du colloque, mon collègue et ami Stéphane Chaudier avait soutenu l'idée que je partage qu'il n'y a plus guère de discussion sur le corpus des grandes œuvres du programme : Rabelais, Montaigne, Molière, Pascal, Voltaire, Rousseau, etc. La chose est beaucoup moins claire pour le XX° siècle car la poussière des grands débats idéologiques n'est pas encore retombée.

Mon souci est de trouver l'équilibre entre deux impératifs : 1- transmettre les grandes œuvres patrimoniales, disons : de Homère à Proust. 2- ouvrir le domaine des lettres en direction du rap, du slam, de l’opéra, du cinéma, du blog (oui !), de la BD, de la littérature de gare, des performances, de la sociologie, des sciences dures, de la cause animale, de la chanson, de la science fiction, des études coloniales, de l’architecture, des médias, des séries, du roman policier, du care, du genre, du transgenre, etc. Une synthèse s'impose.

Deux citations de Péguy me trottent dans la tête :

 

Homère est nouveau ce matin et rien n'est aussi vieux que le journal d'aujourd'hui.

 

Il est effrayant, mon ami, de penser que nous avons toute licence,  que nous avons ce droit exorbitant, que nous avons le droit de faire une mauvaise lecture d'Homère, de découronner une œuvre de génie, que la plus grande œuvre du plus grand génie est livrée entre nos mains, non pas inerte, mais vivante comme un petit lapin de garenne. Et surtout que, la laissant tomber de nos mains, de ces mêmes mains, de ces inertes mains, nous pouvons par l’oubli lui administrer la mort. Quel risque effroyable, mon ami, quelle aventure effroyable.  et surtout quelle effrayante responsabilité !

 

Photo : l'exemplaire de l'Iliade transmis et annoté par mon père, Jacques,  ouvert  à la page où Achille fraternise avec Priam.

 

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