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Vous aimez les animaux ?

August 14, 2017

Notre grand historien national est aussi un poète visionnaire. Quoi de plus touchant que la façon dont Michelet parle des animaux ? Je vous supplie, cher lecteur bénévole, de lire ce beau texte jusqu'au bout pour savoir, en ce bel été, comment le bœuf et l'âne se sont introduits dans nos églises.

 

Regardez sans prévention leur air doux et rêveur et l'attrait que les plus avancés d'entre eux éprouvent visiblement pour l'homme ; ne diriez-vous pas des enfants dont une fée mauvaise empêcha le développement, peut-être des âmes punies, humiliées sur qui pèse une fatalité passagère ?

 

L'Inde, plus voisine que nous de la création, a mieux gardé la tradition de la fraternité universelle. Le premier poète indien voit voltiger deux colombes et pendant qu'il admire leur grâce, leur poursuite amoureuse, l'une d'elles tombe frappée d'une flèche. [...] Tant de guerres, tant de désastres et de servitudes n'ont pu tarir la mamelle de la vache sacrée. Un fleuve de lait coule toujours pour cette terre bénie de sa propre bonté, de ses doux ménagements pour la créature inférieure.

 

Le monde de l'orgueil, la cité grecque et romaine, eut le mépris de la nature ; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-même. La terre devint comme un jardin de marbre.

 

Un seul homme avant cette désolation avait trouvé dans son cœur, une réclamation pour tout ce qui s'éteignait. Un seul, parmi les destructions des guerres civiles, où périssaient à la fois les hommes et les animaux, trouva dans sa vaste piété des larmes pour le bœuf de labour qui avait fécondé l'antique Italie. Il consacra un chant divin à ces races disparues. Tendre et profond Virgile ! Moi qui ait été nourri par lui et comme sur ses genoux... Ce paysan de Mantoue avec sa timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques...

 

Le christianisme, malgré son esprit de douceur, ne renoua pas avec l'ancienne union. Il garda contre la nature un préjugé judaïque. Le christianisme tint la nature animale à une distance infinie de l'homme et la ravala. Les animaux symboliques qui accompagnent les évangélistes, le froid allégorisme de l'agneau et de la colombe ne relèvent pas la bête. Le Christ, dans l'Évangile n'a-t-il pas permis aux démons de s'emparer des pourceaux ?

 

Le pauvre serf des campagne qui voit le Diable, sous figure de bête, sculpté au porche des églises a peur en revenant chez lui de le retrouver dans ses bêtes. Celles-ci prennent le soir, aux mobiles reflets du foyer, un aspect fantastique ; le taureau a un masque étrange, la chèvre une mine équivoque, et que penser du chat dont le poil, dès qu'on le touche, jette du feu dans la nuit ?

 

On veut bien recevoir l'animal dans l'Église, mais c'est pour lui jeter de l'eau bénite, l'exorciser en quelque sorte, et seulement au parvis... "Homme simple, laisse là ta bête, entre seul. La bête a-t-elle une âme ? " N'importe, notre homme s'obstine ; il écoute avec respect mais ne se soucie de comprendre. Il ne veut pas être sauvé seul et sans les siens. Pourquoi son bœuf et son âne ne feraient-ils pas leur salut avec le chien de saint Paulin ? Ils ont bien autant travaillé ! Je prendrai le jour de Noël où l'Église est en famille. Nous passerons tous, ma femme, mon enfant, mon âne... Lui aussi, il a été à Bethléem, il a porté notre Seigneur. Il faut bien, en récompense, que la pauvre bête ait son jour.

 

C'était un grand spectacle, touchant, plus que risible encore, lorsque la bête du peuple était, malgré les défenses des évêques et des conciles, amenée par lui dans l'église. Humblement, mais assurément, l'animal allait droit à la crèche. Il y écoutait l'office, et comme un chrétien baptisé, s'agenouillait dévotement...

 

Notre siècle aura une grande gloire. Il s'y est trouvé un philosophe qui eut un cœur d'homme. [Étienne Geoffroy Saint-Hilaire] Il aima l'enfant, l'animal. Il suivit l'enfant dans sa petite vie obscure et surprit dans ses changements la fidèle reproduction des métamorphoses animales. Ainsi, au sein de la femme, au vrai sanctuaire de la nature, s'est découvert le mystère de la fraternité universelle... Grâce soit rendue à Dieu !

 

Ceci est la véritable réhabilitation de la vie inférieure. L'animal, ce serf des serfs, se trouve parent du roi du monde. Que celui-ci reprenne donc, avec un sentiment plus doux, le grand travail de l'éducation des animaux, qui jadis, soumit le globe. Que le peuple apprenne que sa prospérité tient aux ménagements qu'il aura pour ce pauvre peuple inférieur.

 

(Jules Michelet, Le Peuple, 1846, G-F Flammarion, 1974, p. 175-182)

 

Photo : Le lit de la poupée par Matilda, Faustine et Antonia.

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