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Sur un vers d'Homère

August 12, 2017

 

Dans sa merveilleuse anthologie de la poésie grecque, La Couronne et la Lyre, Marguerite Yourcenar n’a retenu qu’un vers d’Homère : Ils allaient, le long des flots retentissants. À Jersey aussi, dans les années 1850,  les proscrits qu'étaient Victor Hugo et Pierre Leroux marchaient le long des flots retentissants en discutant des malheurs de la République. Le second écrit dans La Grève de Samarez :

 

C’était l’heure de la marée montante. L’île en ce moment devient toute sonore. J’aime cette voix qui s’élève et ne s’abaisse jamais au point de discontinuer son éternel murmure. Cette sonorité du rivage me rappelle Homère et Leibniz : le premier qui parle si souvent de la mer retentissante ; le second pour qui ce bruit de la mer est une des clefs de la philosophie : « Quand on entend le bruit de la mer, dit‑il, on n’entend qu’un seul bruit, et cependant on entend le bruit de chaque flot et de tous les flots ; il en est ainsi de toute la nature ; elle se réfléchit tout entière dans chacune de ses parties. » Je marchais donc comme le père de la belle Chryséis, « silencieux le long de la mer retentissante : akéôn para thina polyphloisboio thalassès… » Comme cette langue des Grecs, me dis‑je, est sonore elle‑même, et quelle différence avec le jargon sourd et ténébreux que j’entends ici !

Cette réflexion en amena une autre. Voilà un exemple curieux de ce que c’est que la réflexion comparée à l’intuition, et du rapport qui les unit ! Leibniz, en analysant le bruit de la mer, y découvre l’unité et la multiplicité : il ne songe pas qu’il ne fait que répéter l’épithète homérique ; mais à son tour il vient de me faire comprendre Homère.

 

Ces remarques qui annoncent nos fractales sont une métaphore de ce que Leroux exprimait dans De l’humanité : « Nul homme n’existe indépendamment de l’humanité, et néanmoins l’humanité n’est pas un être véritable ; l’humanité, c’est l’homme, c’est‑à‑dire les hommes, c’est‑à‑dire des êtres particuliers et individuels. » Il nous demande donc de regarder cette évidence : il n’existe pas plus d’humanité sans individus que d’individus sans humanité, pas plus de forêt sans arbres que d’arbres sans forêt.

C’est comprendre avant Durkheim que « le tout est autre que la somme de ses parties » (Les Règles de la méthode sociologique), et avant Marx que « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé ; [et que] dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux » (Sixième thèse sur Feuerbach). Mais on ne saurait en conclure que l’homme, dénué de  nature intime, est ployable et modelable à merci. Le tout n’est donc pas tout.

Conclusion politique tirée par Leroux en 1834 : « Ne dites pas que la société est tout et que l’individu n’est rien, ou que la société est avant les individus, ou que les citoyens ne sont pas autre chose que des sujets dévoués de la société, des fonctionnaires de la société qui doivent trouver bon gré, mal gré, leur satisfaction dans tout ce qui concourt au but social. »

 

Photo : Bruno feuilletant l'Iliade à Hydra.

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