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Les ressources cachées de la devise républicaine

August 11, 2017

 

Un retour sur le socialisme des années 1830 et 1840 est nécessaire maintenant que les économies planifiées se sont écroulées sans exception. Le socialisme républicain français fut moqué comme utopique, impuissant, sentimental et petit-bourgeois. Il y a sans doute beaucoup de folie dans le fouriérisme, dans le saint-simonisme, dans les improvisations du printemps 1848, il n’empêche que le foisonnement d’idées qui s’est produit sous la Monarchie de Juillet et sous la Seconde république mérite d’être réévalué à la hausse.

Les premières critiques de l’économie politique (= capitalisme) sont nées en France autour de 1830 dans l’Église saint-simonienne et dans les cercles néo-républicains, à peine précédées par les réflexions de Robert Owen en Angleterre.  Les saint-simoniens analysèrent dès 1825 la lutte de classes, l’exploitation des prolétaires par les propriétaires et inventèrent le socialisme, moins le mot, en remettant les moyens de production entre les mains d’un Parti connaissant la Vérité. Marx et Lénine sont leurs héritiers. Il manquait la Liberté. De leur côté, les Républicains de 1830 répudièrent les moyens violents dont avaient tellement abusé leurs ancêtres de 1793 et firent du suffrage universel leur drapeau.

Il revient à Pierre Leroux d’avoir exhumé la Déclaration des Droits de 1793, plus sociale que celle de 1789, ainsi que la devise de 1794, Liberté, Égalité, Fraternité, et d’avoir fait la synthèse des deux courants de contestation du nouvel ordre bourgeois : le saint-simonisme planificateur et le républicanisme de la forme ; et d’avoir, selon son expression, mis « le socialisme dans la république et la république dans le socialisme ».

 

Quasi méconnue, la synthèse réalisée par le mouvement initié par Pierre Leroux importait donc les Droits de l’homme, le suffrage universel et les formes constitutionnelles et législatives dans le socialisme. Réciproquement, le programme de la république démocratique et sociale importait le socialisme dans la république. Jaurès s’en souviendra qui qualifiait de socialiste l’œuvre de la Première République (propriété, école, famille, grands travaux).

Au printemps de 1848, la Commission du Luxembourg présidée par Louis Blanc avait jeté les bases de l’État Providence, ce que nous appelons législation du travail et Sécurité Sociale, que Léon Blum et le général de Gaulle mirent en pratique un siècle plus tard. Paru en 1840, le livre de Louis Blanc, Organisation du travail, est certainement le projet le plus abouti et qui eut un retentissement considérable, faisant l’objet de neuf rééditions en dix ans. Blanc proposait de mettre la propriété privée en concurrence avec des ateliers sociaux autogérés créés par des emprunts d’État, dont les bénéfices seraient répartis en trois : salaires des associés, secours social, réinvestissement. On voit que la propriété n’est pas supprimée et que les associés des différents ateliers seraient intéressés aux bénéfices de façon individuelle. Blanc reprenait aux saint-simoniens l’expression organisation du travail mais il refusait la planification complète que ceux-ci prévoyaient un siècle avant Lénine. Blanc se battait sur un double front, contre les républicains du National qui ne s’intéressaient qu’aux mesures politiques et contre les communistes qui méprisaient les droits politiques.

Les idées de Blanc et de Leroux ne sont pas sorties de deux cerveaux imaginatifs, mais d’un large mouvement collectif mis en marche à l’automne 1830, lui-même greffé sur les projets de la Première République, qui s’exprima dans des dizaines de journaux malgré la censure, et qui s’intéressait à maintes questions sociales, la gestion des chemins de fer par l’État,  la limitation du temps de travail, la réforme de la fiscalité et du crédit, le droit à l’association de production ou de secours, les grands travaux, l’éducation, le système pénitentiaire, la condition de la femme et le rétablissement du divorce, l’abolition de l’esclavage. Victor Schœlcher faisait partie de l’équipe.

Ajoutons que la devise Liberté Égalité à laquelle Robespierre avait ajouté Fraternité était tombée en désuétude après la Terreur, l’Empire et la Restauration. Leroux en assura le sauvetage en 1834 mais il ne réussit pas, en 1848, à « mettre la Fraternité au centre ». L’anthropologie de Leroux repose en effet sur l’idée que le socialisme absolu est aussi contraire à la nature de l’homme que l’individualisme absolu, « deux pistolets tournés l’un contre l’autre ».

Cette anthropologie réaliste et équilibrée trouvera une confirmation en 1924 dans l’Essai sur le don de Marcel Mauss, ce collaborateur de Jaurès. Observateur bienveillant de ce qui se passait à Moscou en 1917, Mauss avait exprimé dès 1921, la première critique de gauche du système soviétique, celle qu’on peut lire pour imaginer ce que Jaurès aurait pensé de la révolution bolchévique. Mauss critiqua sévèrement la suppression de la petite paysannerie, du petit artisanat et du petit commerce ainsi que des institutions villageoises vivantes en Russie. « Loin que le socialisme soit un adversaire de la propriété individuelle comme le communisme utopique l’a toujours été et l’est encore, écrit Mauss, il la suppose. »

La devise nationale française n’est donc pas un simple logo ornemental : son triangle équilatéral parfait est un programme politique complet : la liberté et l’égalité doivent s’équilibrer l’une l’autre et ne réussiront à le faire que dans une ambiance de fraternité qui n’est autre que l’esprit républicain. Cela est juste un horizon. L’idée de socialisme scientifique est une blague car la liberté et l’égalité seront toujours en tension comme l’égoïsme et l’altruisme dont elles procèdent.

 

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