Bien aimée Alexandrie


Je continue un peu sur Alexandrie. L'écriture de Durrell dans son Quatuor exerce sur moi un charme puissant. Est-ce parce que j'ai vécu moi-même deux années dans cette ville, ou ce charme agit-il aussi sur vous, mon lecteur ? Je me demande bien... Comme Proust, Durrell raconte ses amours successives aussi passionnées que vides, en fin de compte. Comme chez Proust, les lieux comptent plus que les personnes. La ville passe avant Mélissa, avant Justine même, et avant Cléa. Durrell surprend les deux dernières dans la même position après l'amour, au matin, réveillées avant lui, nues à la fenêtre. Je mets ici quelques citations prises de ce magnifique poème qu'est l'incipit de Justine :


"Pas à pas sur le chemin du souvenir, je reviens vers la ville où nos vies se sont mêlées et défaites, la ville qui se servit de nous, la ville dont nous étions la flore, la ville qui jeta en nous des conflits qui étaient les siens et que nous imaginions être les nôtres ; bien aimée Alexandrie !"


"Qui est-elle, cette ville que nous avions élue ? Que résume ce mot : Alexandrie ? Dans un éclair, je revois un millier de rues où tourbillonne la poussière. Des mouches et des mendiants en ont pris aujourd'hui possession. [...] Nessim disait qu'Alexandrie était le grand pressoir de l'amour ; ceux qui en réchappaient étaient les malades, les solitaires, les prophètes, tous ceux enfin qui ont été profondément blessés dans leur sexe."


"Notes pour un paysage. Longs accords de couleurs. Lumière filtrée par l’essence des citrons. Poussière rougeâtre en suspension dans l’air, grisante poussière de brique, et l’odeur des trottoirs brûlants, arrosés et aussitôt secs. Des petits nuages mous et qui pourtant n'amènent jamais la pluie. Sur ce fond de teint, rougeâtre, d’impalpable touches de vert, de mauve crayeux et des reflets de pourpre dans les bassins. En été, une humidité venait de la mer et donnait au ciel une patine sourde, enveloppant toutes choses d'un manteau visqueux."


"Puis en automne, l’air sec et vibrant, une électricité statique et âcre qui enflamme la peau sous l’étoffe légère des vêtements. La chair s’éveille, éprouve les barreaux de sa prison. Les jeunes corps encore acides commencent à rechercher une nudité complice et, dans ces petits cafés où Balthazar venait si souvent avec le vieux poète de la ville, les garçons énervés se mettent à jouer au tric trac sous les lampes à pétrole : mais bientôt le vent du désert, si peu romantique, si dépourvu de tendresse, les contraint à déposer leurs dés et leurs pions et ils se mettent à dévisager les étrangers. Ils ont du mal à respirer, et dans chaque baiser de l’été, ils reconnaissent le goût de la chaux vive."


"Je suis venu ici afin de rebâtir pierre par pierre cette ville dans ma tête. Grondement des trams dans leurs veines de métal en pénétrant dans la meidan aux tons de rouille de Mazarita. Or, phosphore, magnésium, papier. C'est là que nous nous retrouvions souvent. En été, il y avait une petite échoppe aux stores de couleur vive où elle [Mélissa] aimait venir manger des tranches de pastèques. Et des sorbets roses. Nous étions sans pensées, nous tenant par le petit doigt, buvant à longs traits l’après-midi à l’odeur de camphre ; nous faisions corps avec la ville."



Quand il a oublié ses maîtresses, le narrateur repense avec nostalgie aux stations du petit tram : « Chatby, Camp César, Laurens, Mazarita, Glymenopoulos, Sidi Bish, Mazloum, Zizinia, Bacos, Schutz, Gianaclis."

Onomastique à l'image du destin cosmopolite de la ville. J'aime à me répéter le nom de ces stations comme à réciter El Desdichado, Myrtho ou Delphica de Nerval.

Photos : Michèle à Alexandrie.

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