Énée et la chute d'Icare


Paul Veyne écrit en tête de sa traduction de l’Énéide qu'il s'est donné la peine de traduire : « L’Énéide ne nous inspire plus aucun respect, ne nous apporte aucun message ni politique ni religieux. Doter sa patrie d’un destin national, ce destin nous fait peu vibrer et n’est plus qu’une curiosité historique. Pour nous, l’Énéide n’est qu’un récit poétique de guerre et d’amour. » Je dirai le contraire : l’Énéide ne nous intéresserait guère sans le souffle visionnaire qui l’anime. Ce poème est largement une imitation d’Homère, une Odyssée et une Iliade mises bout à bout. Même si l’imitation est bonne et même si Virgile l’a revêtue de la beauté propre à la langue latine, qui est grande, on préfèrera toujours l’original à la copie. Combien de pages nous lassent en raison de l’impression de déjà vu qu’elles laissent. La beauté de l’Énéide vient de ce que Virgile a ajouté à Homère, la mission historique d’Énée rescapé de Troie, qui, au lieu de rentrer chez lui comme Ulysse, part fonder une nouvelle ville, Rome. Cela donne une profondeur vertigineuse à son poème un peu comme le tableau de Brueghel, La Chute d’Icare.

Le regard s'arrête d'abord, au premier plan, sur un paysan qui laboure son champ. Puis on découvre un vaste paysage marin avec navire, montagnes et ville à l’horizon. Le tableau semble sans rapport avec son titre jusqu’à ce qu’on aperçoive les jambes d’un personnage qui se débat dans la mer, déjà à moitié immergé.

Ainsi est faite l’Énéide, mais il ne s’agit pas d’une vue plongeante comme chez Brueghel mais d’une contre-plongée : derrière le premier plan occupé par les péripéties du voyage d’Énée se dresse l’immense stature de plusieurs siècles d’histoire romaine, d’un empire qui s’étend du Sahara à l’Écosse, de Gibraltar à l’Inde.

George Sand a réussi, elle aussi, une magistrale contre-plongée littéraire avec le cycle de Consuelo. L’héroïne parcourt l’Europe du XVIII° siècle, Venise, Berlin, Vienne, la Bohème en proie à tous les maux du despotisme monarchique et catholique mais tout cela est surplombé et comme aspiré dans l’immense goulot de l’histoire, 1789, Napoléon, la Restauration. Bien sûr, comme, chez Sand, la contre-plongée virgilienne est une illusion artistique puisqu’en réalité, c’est à partir du siècle d’Auguste que le poète s’adonne à une plongée dans les origines mythiques de Rome.



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